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Winterthour au centre de la photo

Inauguration. Le Fotomuseum et la Fondation suisse pour la photographie s'unissent dans un nouvel espace, le plus grand d'Europe en son genre.

Fruit du rapprochement entre le Fotomuseum et la Fondation suisse pour la photographie, un nouveau centre dédié au médium s'ouvre à Winterthour. Il s'appelle avec simplicité «Centre de la photographie» (Fotozentrum), histoire de suggérer qu'il ne s'agit pas d'une fusion entre deux institutions, mais plutôt d'une plate-forme érigée et gérée en commun. Cette simplicité redouble la conception des nouveaux espaces, dont l'austérité germanique n'a d'égale que la sophistication.

Créé voilà une décennie, conduit depuis lors par Urs Stahel, le Fotomuseum de Winterthour suit une ligne exigeante, mais aussi passionnante. C'est un lieu d'examen critique de la création contemporaine, abordée depuis 1993 dans la plupart de ses expressions, personnelles, industrielles, scientifiques, politiques ou sociales. Dès ses débuts, le musée a été porté par un passionné de photographie, George Reinhart, membre de la dynastie des négociants et mécènes de Winterthour. Le soutien de George Reinhart, décédé en 1997, est poursuivi par son frère Andreas, 59 ans, qui s'occupe des affaires ainsi que de la fondation (Volkart) familiales.

Au printemps 2001, Volkart a accordé une aide inespérée à la Fondation suisse pour la photographie, alors en quête de nouveaux locaux. Fondée en 1971, cette institution a pris place cinq ans plus tard au Kunsthaus de Zurich, sans toutefois disposer d'espaces d'exposition dignes de ce nom. Volkart a déboursé 9 millions pour mettre à disposition de la fondation une ancienne usine textile située en face du Fotomuseum de Winterthour.

Avec ses 1300 m2 de surface d'exposition, pour 4000 m2 de surface totale d'exploitation, le Centre de la photographie est, selon Urs Stahel, le plus vaste du genre en Europe. Tout au moins dans l'attente de la réalisation de projets similaires à Rotterdam ou à Berlin.

Le Fotomuseum garde ses salles d'exposition tout en disposant, en face, d'un espace supplémentaire de 450 m2. Il en profitera pour montrer au public ses collections, qui couvrent les quatre dernières décennies, en alternance avec des fonds d'autres institutions, à commencer par l'Albertina de Vienne en 2004. La fondation mettra à profit une salle de 280 m2 pour exposer sa trentaine de fonds d'archives (Gotthard Schuh, Paul Bowles ou Henriette Grindat), ses 30 000 tirages originaux ou tirages issus des centaines de milliers de négatifs en sa possession.

Les partenaires occuperont les espaces les plus sophistiqués et les plus coûteux (1 million de francs) du centre: les deux entrepôts destinés à conserver les photos en noir et blanc (18° C et 45% d'humidité relative) et en couleurs (13° C et 35%). Plus loin, dans une autre pièce, une complexe machinerie conçue à Winterthour régule l'atmosphère de ces cavernes high-tech, pensée pour remplir sa tâche pendant au moins un demi-siècle. La facture énergétique de ces entrepôts sera de 70 000 francs par an…

Les deux associés, qui emploient au total une douzaine de personnes, s'occupent de concert d'une bibliothèque spécialisée, ouverte au public et riche de 12 000 livres et de nombreuses publications. Le centre comporte également un café, le «George» (en hommage à George Reinhart), ainsi qu'un salon pourvu d'écrans plats. Ces postes donnent accès à l'Intranet du centre. Un programme permet des liens vers des sites de musées, galeries, photographes ou spécialistes, alors qu'un autre propose des films sur la photographie, sans oublier un accès au catalogue des deux institutions.

Les responsables du centre n'ont pas réussi, comme ils l'escomptaient, à faire venir de Zurich les Editions Scalo de Walter Keller, pas plus qu'ils n'ont trouvé, pour l'heure, une société axée sur les technologies numériques de l'image. L'idée d'accueillir dans le centre une antenne de l'Institut suisse pour la conservation de la photographie, basé à Neuchâtel, n'a pas abouti non plus, faute d'accord financier entre les Zurichois et Christophe Brandt, le responsable de l'institut. Cette mésentente s'inscrit dans le conflit qui oppose Winterthour aux autres institutions suisses de la photographie au sujet du partage des subventions fédérales (lire LT du 6 novembre).

Les deux partenaires jouent la complémentarité des contenus, contemporain et international d'un côté, patrimoniale et suisse de l'autre. Mais tant Urs Stahel que Peter Pfrunder, le directeur de la fondation, écarte une dualité entre «art» et «archive» ou entre «image» et «document». Tous deux aspirent au contraire à une interaction féconde, dans leurs institutions respectives, entre ce qu'ils considèrent être les deux polarités naturelles de la photographie.

Urs Stahel développe cette dialectique dans un essai (Qu'est-ce que la photographie?) qui vient de paraître en allemand et en anglais chez Scalo. Cette réflexion sur le statut pluriel du médium plante le décor intellectuel du nouveau centre aussi bien que les trois expositions inaugurales, programmatiques. Ordre et Chaos montre comment de jeunes artistes tentent de mettre au net la complexité contemporaine. Cold Play, consacrée à des œuvres du Fotomuseum, retrace depuis les années 1960 l'émancipation progressive de la photo de sa valeur documentaire.

La troisième exposition, réalisée par la fondation, évoque Les Années 50, époque où la photo était encore le moyen privilégié de l'information visuelle, avant l'arrivée de la TV. Le flash-back est assuré par deux photojournalistes du magazine illustré alémanique Die Woche: Yvan Dalain et Rob Gnant. Bref, place au débat sur l'art et l'archive, l'image et le document, la présentation et la représentation et, surtout, place à la passion de la photographie.

Centre de la photographie, Grüzenstr. 44-45, Winterthour. Ma-di 11-18 h (me 20 h). Expos Ordre et Chaos et Les Années 50 jusqu'au 8 fév., Cold Play jusqu'au 13 juin. Tél. 052/234 10 34.