Quelle stratégie adopter après un triomphe qui vous a complètement pris de court ? Profiter ? Temporiser ? Enchaîner ? Se réinventer ? Après le score faramineux atteint par Monte Cristo, Pierre Niney, fidèle à sa réputation d’hyperactif, a, semble-t-il, choisi de faire les quatre. Il n’a eu aucun mal à s’emparer du carton sidérant du film de Delaporte et De La Patellière, fêtant sur ses réseaux personnels chaque nouveau palier franchi au box-office.
Il s’est dans le même temps complètement évanoui des agendas ciné pendant presque 18 mois, puis réapparaît aujourd’hui dans Gourou, où il incarne un pur personnage “à la Niney”, c’est-à-dire névrotiquement planqué derrière un masque. Le film, signé par son comparse Yann Gozlan, est aussi l’occasion pour l’acteur de s’offrir un baptême du feu, découvrant à l’approche de la quarantaine le poste de producteur – et racontant ainsi son envie de tenir encore plus solidement les rênes de sa carrière. Profiter, temporiser, enchaîner et se réinventer : il fallait bien un an et demi pour y arriver.
Il est tentant de voir un peu d’Edmond Dantès chez Mathieu Vasseur, l’anti-héros de Gourou : charmeur, revanchard et un brin manipulateur. Son masque prend cette fois la forme d’un discret micro, toujours collé sur le côté droit de son visage, et grâce auquel il prêche la bonne parole devant des centaines d’adeptes déchaînés. Coach Matt n’est pas officiellement un leader de secte : il travaille dans le secteur du développement personnel. C’est une star des réseaux sociaux et un orateur hors pair. C’est aussi une personnalité ambiguë, dont le pouvoir repose sur des bases fragiles : zéro diplôme, une connaissance parcellaire des lois, une légitimité purement numérique. Coach Matt est-il un guérisseur ou un leader d’opinion, rêvant de bâtir un culte autour de sa personne ?
Gozlan et Niney poursuivent, après Un homme idéal et Boîte Noire, une œuvre construite sur les notions de trouble et de faux-semblants, fortement inspirée par Alfred Hitchcock ou David Fincher – à la fois génies du suspense et commentateurs acerbes de leur époque. Mêlant le thriller parano à une réflexion sociétale sur les rapports que nous entretenons à ces prédicateurs qui s’incrustent dans nos smartphones, Gourou expose un monde qui ne sait plus en qui ou quoi croire. Niney livre ici l’une de ses prestations les plus inquiétantes et habitées, affirmant un peu plus son goût pour des personnages de vampires paradoxalement très attirés par la lumière du jour.
Comme il nous l’explique dans l’entretien qui suit, l’acteur semble partager avec le film une certaine défiance vis-à-vis de l’époque, et il est difficile de regarder Gourou autrement que comme une parabole de sa propre expérience de la célébrité et de sa capacité à parler aux foules. Neuf millions de spectateurs plus tard, que faire de ce nouveau super-pouvoir ? Faut-il le mettre au service de soi, des autres, de son art ou plus simplement de son âne ? Face au miroir que lui tend Gourou, Niney s’explique.
Face à Gourou, on comprend vite que la figure du coach en développement personnel peut fonctionner comme une métaphore de l’acteur qui électrise et manipule les foules. C’est cette dimension qui vous a intéressé dans ce projet ?
En fait, je tournais autour de ce projet depuis longtemps. J’ai toujours eu cette envie d’un film à propos des grands orateurs, ces gens qui possèdent une parole électrisante, quasi-magique. J’ai été fasciné par les performances de Tom Cruise dans Magnolia ou Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street mais je pensais aussi à ces grands personnages historiques qui ont eu un pouvoir d’attraction sur les foules. J’avais très envie de montrer comment quelqu’un peut convaincre ou persuader une personne, jusqu’à lui retourner la tête.
Vous citez essentiellement des références très américaines pour votre personnage. C’est assumé ?
Oui, mais ce genre de personnalité n’existe pas qu’aux États-Unis. On a importé en France le développement personnel et la figure du speaker qui va avec. Il y a des personnalités locales qui gagnent beaucoup d’argent avec leurs conseils, sur les réseaux sociaux ou lors de séminaires qui se déroulent dans des salles combles. Certaines personnes peuvent payer jusqu’à 4000 euros pour y participer pendant trois jours. Quand il y a 1000 personnes dans la salle, ça fait beaucoup d’argent. On n’a pas cherché à descendre ces coachs et leurs pratiques, mais on questionne cette activité. Certains d’entre eux font très bien leur travail, mais il n’y a pas de réglementation. Les coachs sont parfois confrontés à des personnes habitées par des gros traumas, ça demande un certain bagage pour gérer ça. Doit-on confier sa vie et ses choix à une personne qui ne possède pas de diplôme ou d’expérience médicale ? C’est le genre de questions qu’on a voulu poser aux spectateurs.
Vous avez assisté à des séminaires pour mieux saisir les mécaniques de ce milieu ?
J’ai surtout lu des livres écrits par un coach américain nommé Anthony Robbins. En France, David Laroche était une bonne référence pour moi. Le cas de Rick Rubin (l’un des producteurs musicaux les plus connus et respectés au monde, ndlr) est assez fascinant. Il y a un côté un peu gourou dans sa manière de coacher les artistes avec lesquels il travaille. Élisabeth Feytit, qui tient le podcast “Méta de Choc”, a également participé à une relecture du scénario à nos côtés. Elle a fait partie d’un mouvement new age, qui a connu une dérive sectaire, et elle en est revenue. Elle a témoigné et réalisé tout un travail de documentation et d’analyse des croyances occultes ou psy qu’utilise la pseudo-neuroscience. Elle nous a montré comment ces gens-là parlent.
Quand on entend ce genre de témoignages, assez négatifs sur les effets du développement personnel, comment fait-on pour ne pas interpréter un personnage qui soit totalement détestable ?
C’était très important d’en faire un personnage ambigu. On ne voulait pas que Coach Matt soit quelqu’un de cynique. Il ne travaille pas vraiment pour l’argent, ni pour le pouvoir. C’est un mec qui espère réellement aider les gens. Quand on regarde une conférence d’Anthony Robbins, il essaie vraiment d’extirper les gens de leurs spirales. Il casse des schémas de pensée en utilisant la sidération, en posant des questions très frontales. Tout va très vite et c’est précisément pour ça que la méthode est questionnable. On ne peut pas condenser dix ans de thérapie en conférence de dix minutes.
Les coachs en développement personnel sont très forts pour créer une illusion de proximité avec ceux qui assistent à leurs séminaires. Elle existe aussi chez les artistes, qui utilisent les réseaux sociaux pour communiquer avec leurs fans et créer ce même genre d’illusion. C’est un problème ?
Pendant longtemps, le seul moyen que les acteurs et actrices avaient à leur disposition pour parler d’eux était leurs films et les entretiens. Puis les réseaux sociaux sont arrivés et ont ouvert les vannes de l’intimité. Mais il faut savoir maintenir une distance, d’un point de vue psychologique, avec les gens qui nous suivent. On ne veut pas qu’ils tombent dans une quelconque forme d’idolâtrie. Personnellement, j’admire tout un tas de personnalités mais aduler, c’est commencer à perdre son esprit critique. J’aime aussi parler aux gens sur les réseaux sociaux. C’est du direct, pas d’intermédiaire, je peux transmettre une information ou une émotion comme je l’entends. La conséquence, c’est que le statut d’artiste ou de célébrité a changé : le mystère s’est désormais dissipé.
Les thèmes de l’imposture et du mensonge, qui sont au cœur de Gourou, étaient déjà présents dans Un homme idéal, votre premier long-métrage tourné sous la direction de Yann Gozlan. Il faut en conclure que, selon lui, être acteur, c’est manipuler ?
Je ne veux pas parler pour Yann mais ce que je peux vous dire c’est qu’en travaillant dans cette industrie, oui, on manipule les émotions des gens en leur racontant des histoires. C’est le sens de notre métier. On peut connoter ce terme négativement mais les conteurs existent depuis la nuit des temps dans chaque village. On a un besoin de fiction et de croyance pour se construire, explorer notre identité aussi bien que le monde extérieur. Raconter une histoire à son enfant le soir, c’est le manipuler ? Si on veut, mais on cherche surtout à les amener à ressentir des émotions. L’important, c’est de ne pas les imposer. Je viens de finir un film réalisé par Asghar Farhadi [Histoires parallèles, avec Isabelle Huppert et Virginie Efira, ndlr], qui nous demandait constamment de rejouer nos scènes en leur imprimant trois émotions différentes et, parfois, contradictoires. Tout reposait sur l’art de la nuance, donc. Notre mission d’artiste, c’est de vous mentir avec votre permission. Quand on va au cinéma, on paye pour qu’on nous mente. Parce que nous avons un besoin inaliénable qu’on nous raconte des histoires.
La question de la vérité, et de la manière dont elle peut être tordue, est devenue primordiale dans nos sociétés. Trop de vérité au fond, c’est invivable ?
Je crois qu’on a besoin de paraboles pour explorer des parties de notre conscient et de notre inconscient. Cela permet de mieux accepter certaines réalités. Comme en psychanalyse, on nomme d’autres choses pour en réalité parler de son père ou de sa mère. On va au cinéma pour muscler son empathie. Ce qui nous permet de faire société de façon un peu saine, c’est d’avoir de l’empathie pour des gens de classes sociales différentes ou aux croyances différentes. Mais il arrive aussi qu’on ait tellement envie de croire à des histoires qu’on est prêt à croire à des choses aberrantes. Les réseaux sociaux sont d’ailleurs le parfait tremplin pour ces horreurs.
Vous estimez avoir une responsabilité vis-à-vis de votre public ?
La seule responsabilité que j’ai, c’est de faire des bons films. Je me voile peut-être la face, mais c’est mieux comme ça. Je veux garder cette ligne, respecter les gens qui se déplacent en salle. Le cinéma, c’est cher, il faut s’organiser pour s’y rendre, trouver une babysitter, etc. Je veux donner aux spectateurs une bonne raison de se déplacer en salle.
C’est difficile aujourd’hui pour un acteur vedette de ne parler que de cinéma. Aux États-Unis, les stars comme Timothée Chalamet jouent dans des films, développent aussi leur personal branding, et prennent la parole sur des sujets de société. On attend aussi ça d’eux.
Les acteurs américains sont comme des entreprises, oui. Mais si on prend l’exemple de Timothée Chalamet, il ne s’engage pas beaucoup, politiquement. Ils sont rares à le faire, hormis Mark Ruffalo, Jane Fonda et quelques autres… Pour une grande majorité, ce sont avant tout des entertainers. Dans les années 90, Michael Jordan avait été critiqué pour ne pas avoir soutenu un candidat démocrate noir lors d’une élection [Harvey Gantt, candidat au Sénat en Caroline du Nord, ndlr]. Beaucoup s’étaient demandé pourquoi et il avait répondu “Les républicains achètent aussi des chaussures.” C’est tout le cynisme du capitalisme à l’américaine. Je n’arrive pas à déterminer si c’est productif ou non que des artistes, souvent des gens favorisés, prennent la parole sur des sujets de société. Mon avis évolue toutes les semaines. D’autre part, je pense que l’idée de perfection est tronquée. Je n’aime pas le fait qu’on doive devenir une sorte de spot gouvernemental. C’est quand même notre boulot de porter une certaine exubérance. Le comique Andy Kaufman, que Jim Carrey incarnait dans Man on the Moon, faisait des trucs de fou sur scène : c’était parfois amoral, provocateur, mais il restait toujours intéressant. L’art a besoin de flirter avec les tabous et la morale pour interroger une société sur ses réflexes.
Vous ne pensez pas que les acteurs ont un devoir d’exemplarité, comme les personnalités politiques ?
Je ne pense pas qu’un être humain puisse être irréprochable tout le temps. Je crois qu’on est tous pétris de défauts et de contradictions. C’est pour ça qu’on fait des films et c’est ce qui les rend intéressants. Les réseaux sociaux créent une espèce d’observatoire géant où on scrute l’autre. Le jugement y est parfois très hâtif. En les regardant, il m’arrive aussi de critiquer ou de reprocher des choses à d’autres. On a envie de porter un avis sur tout ce qui passe et de se mettre en surplomb.
Vous étiez très présent sur X (ex-Twitter) jusqu’à récemment, puis vous vous êtes soudainement absenté de ce réseau. C’est lié au changement de ligne éditoriale imposé par Musk ou vous aviez mieux à faire, ailleurs ?
Un peu des deux. Au-delà de la dérive fascisante d’Elon Musk, et c’est un euphémisme, Twitter est devenu une machine à faire de l’argent avec de la haine et de la peur. Il y a des statistiques qui montrent qu’un tweet haineux rapporte plus de clics, d’attention et d’argent qu’un tweet purement informationnel. Ça demande beaucoup plus de temps de démonter une fausse information que de la poster. Et même quand elle est démontée, l’émotion provoquée par cette information a déjà infusé les esprits. Des élections se jouent là-dessus. C’est pour ça que j’ai arrêté de m’y connecter. Je trouve aussi que la critique y est souvent infondée. C’est juste de l’insulte. Si vous détestez l’un de mes films, pas de souci, mais dites-le bien, creusez-vous la tête une minute. Même ma fille peut avoir un avis péremptoire sur un film, alors qu’elle en a vu quatre dans toute sa vie.
Sentez-vous que cette hostilité sur les réseaux sociaux a altéré votre spontanéité ?
Je fais en sorte que ce ne soit pas le cas. Je veux me foutre du qu’en-dira-t-on. La base de mon métier, c’est de monter sur scène ou de me rendre sur un plateau de tournage, devant au moins 100 personnes. Je dois oublier tout ce que les gens vont penser de moi pendant les quelques minutes où je joue, sinon toute forme d’humanité disparaît.
À l’époque de Boîte Noire, vous aviez raconté que le rôle que vous jouiez avait eu des conséquences sur votre état physique. Réussissez-vous à créer une distance avec les personnages que vous incarnez dorénavant ?
J’ai effectivement subi des migraines horribles au moment de Boîte Noire, pendant le tournage et des semaines après. Je n’arrive pas à faire quelque chose à 50%, je fonce tout le temps dans le tas. J’essaie vraiment de travailler là-dessus, ménager l’énergie pour la mettre au bon endroit, au bon moment. Mais un personnage comme Coach Matt dans Gourou demande une implication physique totale. Quand on tournait les scènes de séminaire, il y avait 500 figurants installés dans la salle, tous très inspirés, et l’énergie était électrique. Plus les jours avançaient, plus l’ambiance montait. Il faut s’imaginer ce que c’est de jouer trois jours pendant huit heures dans une salle sans fenêtre, avec des stroboscopes partout. Certains figurants finissaient par hurler des “Je t’aime, Matt !”, et se mettaient à improviser. On était tous dans un état un peu second…
En enfilant la casquette de producteur pour Gourou, vous vous obligez à être présent dès l’écriture du projet et jusqu’à la post-production. Ça n’aide pas forcément à créer de la distance entre le film et soi-même…
Oui, en fait on ne trouve jamais la paix ! Chez tous les artistes, il y a une part obsessionnelle et névrotique. C’est ce qui les rend passionnants et ce qui fait qu’il ne faut pas les prendre pour modèles. Je n’en suis pas un. Je vis en permanence dans le doute, entre des joies extrêmes et des périodes moins heureuses avec de l’anxiété. C’est un rodéo qui n’est pas totalement enviable. Après, c’est un métier que j’aime faire par-dessus tout, je gagne bien ma vie grâce à lui, j’ai conscience de ma chance.
Cela vous est déjà arrivé de vous demander si ce mode de vie était vraiment fait pour vous ?
Tous les six mois environ… Est-ce que je dois m’arrêter ? Faire un film tous les deux ans ? M’enfuir au Costa Rica ou dans la jungle ? C’est pour ça que je me suis exilé à la campagne il y a dix ans et que je vis entouré d’animaux. Mais je pense que je pourrais aller bien plus loin dans ce côté autarcique. J’aime vivre avec de la terre et des animaux autour de moi, passer une semaine sans croiser qui que ce soit.
Qu’est-ce que vous trouvez chez les animaux que vous ne trouvez pas chez les hommes ?
Les animaux vous ancrent dans le présent. Ils ne vivent pas dans l’anticipation anxieuse ou les ruminations du passé, même si certains ont des traumas. Ils m’ont toujours fasciné, en tout cas... Ma mère était professeur d’arts plastiques pour les enfants et travaillait en binôme avec une sculptrice, qui possédait un chien qui s’appelait Réglisse. Je passais tous mes mercredis et mes week-ends à ses côtés, dans l’arrière-boutique de ce petit cours d’art plastique. Il a fini par devenir mon meilleur ami. Et c’est probablement à cause de lui que j’ai dû regarder Didier au moins 300 fois.








