Ça parle de quoi ?
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Je t'aime moi non plus
Récompensé par un Prix d'Interprétation pour sa prestation totale dans le Biutiful d'Alejandro Gonzalez Inarritu, Javier Bardem fait partie de ces visages que l'on croise régulièrement dans la Compétition cannoise, lui que l'on peut considérer comme l'un des plus grands acteurs espagnols sans que cela fasse débat. Le savoir de retour sur la Croisette est donc une bonne chose, surtout qu'il vient avec son compatriote Rodrigo Sorogoyen, qui se mêle pour la première fois de sa carrière à la lutte pour la Palme d'Or.
Le plus grand acteur ibérique chez le metteur en scène espagnol le plus intéressant du moment, c'est ce qu'on appelle une évidence, et le résultat se révèle particulièrement riche. Pour continuer son exploration des relations humaines et familiales, et de la masculinité toxique, fils rouge de sa filmographie, Rodrigo Sorogoyen situe son Être aimé dans le milieu du cinéma, et suit les retrouvailles entre un metteur en scène et sa fille, alors que le premier revient dans son pays natal pour les besoins de son nouveau film, dans lequel il souhaite diriger la seconde. Sans imaginer que des tensions entre eux vont venir se rajouter à celle du tournage.
"Des images, des idées et des expériences me sont venues en tête lorsque je faisais ce film"
"C'est un mélange de beaucoup de choses, autour de cette figure du cinéaste un peu génie avec un caractère difficile, mais évidemment ça n'est pas moi", nous dit en riant Rodrigo Sorogoyen, à quelques heures de la projection officielle. "Mais nous avons écouté beaucoup d'histoires, et Javier nous en a raconté beaucoup aussi, et au final nous avons mélangé plusieurs personnes que je ne peux évidemment pas nommer ici. Et, sur le plan plus intime, il y a un peu de notre sensibilité à Isabel [Pena, sa co-scénariste, ndlr] et moi dans les personnages d'Esteban et Emilia."
De son côté, Javier Bardem a-t-il pensé à des cinéastes qu'il a côtoyés pour construire celui qu'il incarne ? "Oui et non", nous dit-il. "Oui dans le sens où des images, des idées et des expériences me sont venues en tête lorsque je faisais ce film. Mais il n'y en avait pas une en particulier, c'était plus des moments dont je me souvenais, sur un plateau avec tel ou tel réalisateur. J'étais plus focalisé sur leur manière de procéder, de réagir, de gérer le tournage. Car, indépendamment du caractère de chacun, il y a un schéma commun dans leur façon de s'adresser à l'équipe technique, donner des ordres."
Le Pacte
"Ceci étant dit, le réalisateur que je joue est très particulier. Très exigeant, très strict. J'ai connu des gens comme lui, mais je n'ai pas cherché à les jouer directement." Javier Bardem a toutefois pu se remémorer des moments qu'il a vécus, en tant qu'acteur, et remettre les choses en perspective : "Il y a des moments où vous êtes dans la confrontation. Il m'est même arrivé de quitter un plateau, car je sentais que l'ambiance était trop inconfortable. Sans ressentir qu'il y avait un abus, non. Ou alors je n'en avais pas conscience à l'époque, c'est possible."
"J'ai 57 ans aujourd'hui, et si je devais me replonger dans les tournages de films que j'ai faits quand j'avais 20 ou 30 ans, le moi d'aujourd'hui dirais non à certaines choses. Car le monde dans lequel nous vivons est différent, de bien des façons et pour le meilleur. Peut-être qu'à l'époque, j'ai pris pour acquis des comportements qui me paraissent aujourd'hui mauvais." Et c'est ce qui rend la présentation de L'Être aimé d'autant plus pertinente et forte dans un Festival aussi prestigieux que celui de Cannes, où l'on peut glorifier un artiste et mettre sous le tapis ses agissements pour y parvenir.
"Aucune oeuvre d'art ne justifie un mauvais comportement"
"Je n'y avais pas pensé jusqu'ici, mais maintenant, grâce à vous, oui. C'était très intéressant", reconnaît Rodrigo Sorogoyen. "Quand on est sélectionné, on ne pense qu'à la joie de venir ici, mais il est vrai que cela fait d'autant plus sens ici, à Cannes." "Vous avez raison", appuie Javier Bardem. "Pour moi, aucune oeuvre d'art ne justifie un mauvais comportement. Maintenant, est-ce que je peux apprécier un tableau de Picasso ? Oui ! Suis-je affecté par le fait qu'il ait été - selon ce que j'ai lu - quelqu'un de difficile pour les membres de son entourage ? Oui, ça m'embête un peu quand je regarde l'un de ses tableaux. Il m'est difficile de dissocier l'un de l'autre."
"Dans le monde dans lequel j'évolue, celui du cinéma, celui des acteurs, je ne peux excuser le moindre comportement abusif au nom de l'art. C'est une situation pourrie. Ce n'est pas la bonne chose à faire." Si Javier Bardem devait remporter son deuxième prix d'interprétation cannois, seize ans après celui de Biutiful, ce serait d'autant plus juste au vu des propos qu'il tient sur le sujet, en plus de la prestation qu'il délivre.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 16 mai 2026
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