Emanuel Bertrand, Wolf Feuerhahn, Valérie Tesnière (dir.), Éditer l’histoire des sciences (France, xxe siècle). Entre sciences et sciences humaines
Emanuel Bertrand, Wolf Feuerhahn, Valérie Tesnière (dir.), Éditer l’histoire des sciences (France, xxe siècle). Entre sciences et sciences humaines, Lyon, Presses de l’Enssib, 2023, 274 pages
L’autrice de ce compte-rendu fait partie du comité éditorial des Presses de l’Enssib. Elle n’est cependant pas intervenue dans le processus de sélection de cet ouvrage.
Texte intégral
- 2 L’ouvrage fait suite à des journées d’étude sur ce même thème organisées en 2017 avec le soutien d (...)
- 3 McKenzie, D. F., La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Éditions du Cercle de la lib (...)
1Éditer l’histoire des sciences est un ouvrage collectif2 qui retrace l’émergence et la sédimentation complexe de l’histoire des sciences en France par le biais original de la médiation éditoriale. Il s’agit en effet de saisir comment l’étude savante des sciences s’est progressivement constituée en savoir professionnalisé et spécialisé, et s’est matérialisée dans un certain nombre de publications au long du xxe siècle. Cet angle éditorial permet de croiser questionnements scientifiques, économiques, mais aussi politiques, l’histoire des sciences occupant une place particulière dans le débat public. L’approche choisie présente l’avantage de ne pas séparer production de savoir et processus de diffusion de ce savoir. Elle s’inscrit en ce sens dans le sillage de la bibliographie matérielle promue par Donald MacKenzie3.
2Mais comment rendre compte d’un domaine aussi vaste et hétérogène que celui de l’histoire des sciences ? Comment, pour reprendre l’expression de Wolf Feuerhahn et Valérie Tesnière, « écrire l’histoire d’un objet qui échappe, d’un domaine dépourvu de nom faisant consensus » (p. 119) ? En effet, le terme même d’histoire des sciences est sujet à débat : relève-t-il d’une approche philosophique, historique, anthropologique, sociologique ? La catégorie éditoriale rassemble des textes, des traditions, des auteurs et des types d’ouvrages (productions académiques, de vulgarisation, revues savantes et militantes) fort éclectiques. Les auteurs du livre offrent des perspectives complémentaires sur cet objet difficile à circonscrire en dix chapitres que l’on peut regrouper en deux grands sous-ensembles.
3Le premier propose une analyse de la production éditoriale de maisons, généralistes ou spécialisées, ayant développé une ou plusieurs collections en histoire des sciences au sens large. Emanuel Bertrand étudie ainsi la place de ce domaine au sein des éditions Gallimard, maison littéraire par excellence. Une date importante est la création en 1962 de la collection « Idées » dirigée par François Erval, même si des collections plus anciennes, comme « Les Essais », ont accueilli des titres tels que Science et religion de Bertrand Russell ou L’homme et la technique d’Oswald Spengler. L’auteur dénombre onze collections abritant des ouvrages relevant de l’histoire des sciences, cette dissémination ne jouant pas en faveur de leur visibilité. L’originalité – et sans doute aussi la limite du chapitre – est de se consacrer à « un objet en apparence inexistant » (p. 19). La maison Gallimard n’est en effet guère connue pour ses publications dans le domaine des sciences, ce qui contraint l’auteur à des comptages et à une justification récurrente de son corpus par le biais de listes.
4La contribution d’Hervé Serry s’attache au développement d’un domaine scientifique dans une autre grande maison généraliste, les éditions du Seuil, où les sciences humaines ont joué un rôle central. Le savoir scientifique fait en effet partie d’une culture humaniste dont se réclament les dirigeants de la maison catholique, avec une vision politique et engagée à partir des années 1970. Animés par la conviction que la maison d’édition ne peut se désintéresser de la question des sciences en lien avec la société, ces derniers expérimentent, s’interrogent sur les publics visés et les formats d’ouvrage. Une collection de vulgarisation illustrée, « Rayon de la science », est lancée en 1959, avec des résultats décevants. Le rachat en 1965 de la revue Atomes, rebaptisée La Recherche en 1970, constitue un tournant. « Science ouverte » est la première collection entièrement consacrée aux sciences. Lancée en 1970, elle connaît une montée en puissance dans la décennie suivante avec la publication du paléontologue Steven Jay Gould, du biologiste Joël de Rosnay, puis de l’astrophysicien Hubert Reeves. Dans les années 1990, l’idée d’une science « légère » et accessible à un large public s’impose, à l’exemple de La baignoire d’Archimède. Petite mythologie de la science de Sven Ortoli et Nicolas Witkowski (1996), qui renoue avec le souci de vulgarisation des débuts.
5On trouve des échos de cette position aux éditions Odile Jacob, étudiées par Sébastien Lemerle. Directrice de la collection « Le Temps des sciences » chez Fayard, fille du prix Nobel François Jacob, Odile Jacob publie en 1983 L’homme neuronal de Jean-Pierre Changeux, qui rencontre un immense succès. Le titre est emblématique de la production que l’éditrice développe dans sa propre maison d’édition à partir de 1986 : des ouvrages visant un vaste public et privilégiant le point de vue des scientifiques. Elle offre ainsi une vitrine aux neurosciences et aux sciences cognitives, jusqu’alors ignorées de l’édition grand public. Elle peut s’appuyer sur ses réseaux dans le monde scientifique, à partir de structures extérieures ou périphérique à l’université – l’Institut Pasteur, le Collège de France, l’Académie des sciences ou encore le CNRS. La production de la maison d’édition se caractérise par deux types d’ouvrages. Le premier modèle est celui des surveys, c’est-à-dire des panoramas sur une question ou une discipline. Le second est celui d’une histoire des sciences biographique à tendance héroïsante : des mémoires, des autobiographies, des souvenirs, des entretiens avec des protagonistes prestigieux. Il s’agit de proposer une « légende dorée » des savants en privilégiant une histoire des sciences à tendance littéraire et patrimoniale.
6Le chapitre consacré aux éditions La Découverte repose sur le témoignage de François Gèze, qui a animé la maison après le passage de relais de François Maspero en 1982, et ce jusqu’en 2014. Gèze a publié des ouvrages moins marqués par l’engagement politique que dans la période précédente, notamment ceux d’auteurs issus de groupes de recherche « novateurs au plan théorique », comme le Centre de sociologie de l’innovation (CSI) de l’École des mines, où il a lui-même travaillé, le Centre de recherche en épistémologie appliquée (CREA) de l’École polytechnique, ou encore le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss). Gèze décrit un programme volontariste de publication à partir d’une perspective critique sur la science et l’idée de « progrès », dans le sillage de la théorie de l’acteur-réseau. Plusieurs collections abritent ces travaux : « Sciences et société », avec notamment La vie de laboratoire de Bruno Latour et Steve Woolgar (1988) ; « Histoire des sciences », dirigée par l’historien des sciences Jean-Louis Fischer ; la série « Anthropologie des sciences et des techniques » au sein de la collection « Textes à l’appui », où sont publiés Michel Callon et Bruno Latour. Les travaux de journalistes et de praticiens sont également accueillis, parmi lesquels Anne-Marie Casteret sur l’affaire du sang contaminé en 1992, puis Marie-Monique Robin avec Le monde de Monsanto, grand succès en 2008 avec plus de 100 000 exemplaires vendus.
7Ce témoignage s’accompagne de deux autres contributions livrées par des animateurs de collections dans l’édition scientifique publique. La première relate la collaboration entre l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et les éditions Quæ. La seconde retrace l’expérience du Muséum national d’histoire naturelle, qui publie depuis plus de deux cents ans sur l’histoire de l’institution par le biais des Annales du Museum, mais aussi de neuf collections de monographies et plusieurs périodiques.
- 4 L’auteur a été co-créateur en 1994 de la collection « Histoire des sciences humaines » chez L’Harm (...)
8Un second ensemble de chapitres propose une analyse plus transversale, dont nous ne pouvons restituer ici que certains aspects. Renaud Debailly s’intéresse à la genèse de l’espace éditorial des science and technology studies en France sur la période 1970-1988, mettant en valeur le rôle des mouvements critiques des sciences qui émergent dans les années 1970 aux États-Unis et en Europe, accompagnés de revues militantes souvent éphémères, à l’instar de Pandore. Wolf Feuerhahn et Valérie Tesnière s’arrêtent sur un genre éditorial particulier, les ouvrages collectifs à vocation synthétique publiés chez cinq éditeurs – Presses universitaires de France (PUF), Bordas, Albin Michel, Gallimard, Le Seuil. Ces livres, souvent très volumineux à l’instar de l’Histoire générale des sciences publiée aux PUF sous la direction de René Taton, sont l’œuvre de véritables entrepreneurs scientifiques comme Michel Serres, Christian Jacob ou Dominique Pestre. Les auteurs relèvent la forte extension du domaine d’étude couvert par ces sommes, qui évoluent de « la » science aux « savoirs » beaucoup plus généraux, incluant par exemple l’histoire de la médecine. Claude Blanckaert4 consacre un chapitre à l’histoire des sciences humaines, caractérisée par l’éparpillement des publications entre les éditeurs et entre les collections, le rôle des directeurs de collection étant souvent déterminant. Il évoque un « nomadisme » marqué des titres et des auteurs, et le poids de l’ancrage disciplinaire. La richesse apparente des publications est finalement perçue comme un signe de fragilité et d’atomisation du domaine. Le chapitre conclusif d’Élisabeth Parinet revient sur les pratiques éditoriales des six maisons d’édition étudiées au fil de l’ouvrage et rappelle la réalité économique de ce type de publications : l’histoire des sciences, comme des sciences humaines, n’engendre que rarement des chiffres de vente élevés. Éditer ces ouvrages est donc « un choix intellectuel » marqué de la part des éditeurs concernés.
9L’ouvrage offre une vaste palette de données et de points de vue sur son objet, même si l’on peut regretter qu’une maison aussi importante dans le domaine scientifique que Flammarion, où Fernand Braudel a dirigé la collection « Nouvelle bibliothèque scientifique », ne soit que peu abordée. En variant les supports étudiés, les acteurs pris en compte (auteurs, traducteurs, directeurs de collection, éditeurs publics ou privés), les périodes (de la fin du xixe siècle à aujourd’hui), mais également les publics visés, il illustre la pertinence d’une approche historique et sociologique des formes de médiation opérées par l’édition. Bien qu’ils ne traitent que de la France, les auteurs prennent en compte les traductions et la circulation internationale des textes et des approches. Ils proposent ainsi un panorama détaillé de la diffusion au xxe siècle de la production scientifique, qui est généralement moins documentée que celle de la littérature. Le livre comble ainsi une lacune importante, en éclairant la genèse et l’évolution de collections qui ont marqué l’édition des sciences en France.
10La question du périmètre de cet objet flou et difficile à définir qu’est l’histoire des sciences est l’un des aspects les plus intéressants du livre, même s’il conduit parfois à une certaine confusion : les auteurs doivent sans cesse rappeler les limites disciplinaires de l’objet qu’ils traitent, préciser par exemple qu’ils abordent l’histoire des sciences et des techniques, ou qu’ils englobent les sciences humaines – quitte à rassembler des domaines peu comparables, l’histoire des sciences et celle des sciences humaines ayant malgré tout connu des destins éditoriaux distincts en France. Mais l’ouvrage aborde ce faisant la question centrale du découpage des savoirs dans les sphères éditoriale et scientifique, qui ne sont pas forcément un décalque l’une de l’autre. Le prisme choisi permet de considérer sous un angle novateur cette question. Le classement des ouvrages dans les rayons des librairies est ainsi un révélateur des difficultés de définition d’un « objet éditorial instable ». L’enjeu du découpage trouve une illustration frappante dans l’importation des science and technology studies, qui ne désignent pas en France une réalité institutionnelle bien établie, comme dans les pays anglophones. L’approche par « objets » des studies se heurte en effet à la délimitation des disciplines qui prévaut encore largement au sein de l’université.
11Les chapitres, comme dans tous les ouvrages collectifs, présentent des disparités (de ton, de longueur, d’approche). Elles sont accusées par la juxtaposition de témoignages, parfois dénués de recul critique, avec des analyses universitaires. Le livre conserve néanmoins une assez forte unité du fait de l’appartenance de plusieurs des contributeurs au Centre Alexandre-Koyré, qui a joué un rôle important dans le développement de l’histoire des sciences en France. Et cette disparité contribue également à l’intérêt de l’ouvrage, les récits de première main venant nourrir, de manière plus ou moins directe, les analyses.
Notes
2 L’ouvrage fait suite à des journées d’étude sur ce même thème organisées en 2017 avec le soutien du centre Alexandre-Koyré et du centre Maurice Halbwachs.
3 McKenzie, D. F., La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1991.
4 L’auteur a été co-créateur en 1994 de la collection « Histoire des sciences humaines » chez L’Harmattan.
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Référence papier
Sophie Noël, « Emanuel Bertrand, Wolf Feuerhahn, Valérie Tesnière (dir.), Éditer l’histoire des sciences (France, xxe siècle). Entre sciences et sciences humaines », Revue d’histoire des sciences humaines, 44 | 2024, 197-201.
Référence électronique
Sophie Noël, « Emanuel Bertrand, Wolf Feuerhahn, Valérie Tesnière (dir.), Éditer l’histoire des sciences (France, xxe siècle). Entre sciences et sciences humaines », Revue d’histoire des sciences humaines [En ligne], 44 | 2024, mis en ligne le 28 mai 2024, consulté le 04 mars 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhsh/9568 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11qtn
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