Yennayer
| Yennayer | |
| Nom officiel | Yennayer |
|---|---|
| Observé par | Berbères |
| Signification | Nouvelle année agraire |
| Date | 12, 13 ou 14 janvier |
| Observances | Repas, chants et danses |
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Le Yennayer, Nouvel An berbère en région parisienne *
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| Domaine | Pratiques festives |
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| Lieu d'inventaire | Île-de-France, Paris |
| * Descriptif officiel Ministère de la Culture (France) | |
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Yennayer (en tifinagh : ⵢⵏⵏⴰⵢⵔ[note 1] ; en arabe : ينّاير) est la fête du nouvel an berbère, célébrée à travers l’Afrique du Nord et dans les diasporas maghrébines. Elle est associée au calendrier berbère traditionnel, un calendrier agraire de type solaire apparenté au calendrier julien.
Le nom de la fête viendrait de celui du mois latin (ianuarius), ou bien des termes berbères yan, « le numéro un », et ayyur, « mois ». Sa date, qui varie selon les régions (le plus souvent les 12, 13 ou ), s’explique principalement par le décalage entre calendriers julien et grégorien, qui est de 13 jours (depuis ). Ainsi le julien correspond au 14 janvier grégorien.
Les rites traditionnellement associés à la fête sont similaires d’un bout à l’autre du Maghreb et présentent peu de différences entre régions berbérophones et arabophones. Chez les uns et les autres, l’entrée dans la nouvelle année est marquée par la réunion autour d’un repas, des pratiques de partage et des vœux de prospérité. Les références au mythe de la vieille femme constituent également un trait commun.
Depuis 1980, la célébration de Yennayer est associée à la diffusion d’une numérotation des années à partir de 950 av. J.-C., date approximative du début du règne du pharaon d’origine libyenne (berbère) Sheshonq Ier. Yennayer est un jour férié en Algérie et au Maroc, en vigueur depuis respectivement le 12 janvier 2018 et le 14 janvier 2024. En France, il est inclus depuis 2020 à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel.
Histoire
[modifier | modifier le code]Selon diverses acceptions, Yennayer correspond au premier jour du calendrier agraire utilisé par les Berbères depuis des siècles. Yennayer fait également référence au début du calendrier julien, adopté dans la Rome antique.
Les premières références écrites relatives à Yennayer en tant qu'événement festif apparaissent au XIIe siècle, dans les écrits du maître de la poésie zajal, Ibn Quzman (1086-1160), de Cordoue, ainsi que dans ceux du faqih malékite Abu Bakr Muhammad al Turtusi (1059-1126). Alors que le poète décrit Yennayer comme un moment de célébration, le faqih le considère comme une innovation bidaa[1]. Ibn Quzman mentionne Yennayer à deux reprises dans son Diwan. Tout d'abord, il l'évoque dans des termes festifs, puis il offre une description détaillée de la célébration de Yennayer à Cordoue. Au cours d'une promenade dans un marché, il décrit les produits alléchants exposés sur les étals, tels que les brioches, les cornes de gazelles, les friandises, les fruits frais et les fruits secs[1]. Ce poème constitue l'une des rares sources fournissant autant de détails sur le rituel de Yennayer en al-Andalus. La célébration actuelle de cette fête en Oranie et dans d'autres régions d'Afrique du Nord présente de grandes similitudes avec celle décrite par Ibn Quzman[1].
Ce calendrier savant berbéro-maghrébin devient le calendrier civil au Maghreb et en Andalousie. Les manuscrits découverts en Kabylie dans la collection de Lmuhub Ulahbib, permet de constater l'existence d'un calendrier savant issu du calendrier agraire berbère et du calendrier julien[2]. Edmond Doutté qui remarque la persistance de ce calendrier en Afrique du Nord écrit à propos des mois : « Les noms latins des mois n’ont jamais cessé à cet effet d’être employés et connus de tous dans tout le monde musulman : il n’y a donc nullement lieu d’y voir, en ce qui concerne l’Afrique du Nord, une survivance spéciale de la domination romaine. Ces noms sont généralement les suivants, mais il y a des variantes nombreuses : Innaïr, Fourâr, Mârs, Abrîl, Mâiou, Youhiou, Yoûliou, Ghoucht, Chotenbir, Ktoûber, Nouwambir et Didjambir. »[2]. Une étymologie alternative en tamazight existe également (voir Étymologie).
Le découpage, les formules de calcul ainsi que le système mnémonique associés à ce calendrier ont fait l’objet d’une littérature essentiellement maghrébine. Les Maghrébins se sont inspirés des noms des mois du calendrier julien, tels qu’ils avaient été transmis par les auteurs andalous, lesquels avaient eux-mêmes procédé à l’arabisation des appellations latines des mois juliens[2].
Dans le cadre du calendrier berbère agraire, les Berbères de l’Antiquité célébraient « yanāyr », période marquant la fin des labours. Les sources arabes médiévales présentent cette célébration comme correspondant au passage au Nouvel An. Cette journée est désignée en berbère sous l’expression Ṯawurt useggas (« la porte de l’année »), tandis que les populations arabophones l’appellent rās al-ʿām. Dans la tradition orale berbère, notamment en Kabylie, le découpage du temps est solidement ancré dans la mémoire collective. Les cycles annuels sont fréquemment associés à des rituels et structurés en saisons et en sous-saisons, chacune portant une dénomination berbère en lien avec les caractéristiques climatiques. Ainsi, les nuits froides de l’hiver sont subdivisées en deux périodes selon l’aspect du ciel nocturne : les vingt premières nuits, réputées particulièrement froides et sombres, sont appelées isemmaḍen iberkanen[2].
Étymologie
[modifier | modifier le code]Le vocable yennayer s’apparente au terme latin Ianuarius[3],[note 2], « janvier » (en espagnol enero et en arabe yannāyir), nom du mois dédié au dieu Ianus (Janus)[4], d'origine encore obscure mais objet d’un culte pré-romain attesté, notamment chez les Étrusques et les Samnites, en tant que dieu bifront (à deux visages) gardien de la « porte de l'an » entre le passé et le futur.
Des linguistes berbérisants retrouvent la même notion dans une étymologie selon laquelle yennayer serait composé de deux mots berbères : yan, « le numéro un », et ayyur, « mois », yennayer signifiant le premier mois[3],[5],[6],[7],[8]. Le terme est très utilisé dans l’univers culturel berbère, et si les Kabyles ont tendance à employer parfois ixf u segwas (« le début de l’année ») ou encore tabburt u segwas (« la porte de l’année »), ils conservent le sens étymologique du terme Yen-Ayyur, comme les At Waziten (Berbères de Libye) qui préfèrent anezwar n u segwas (« entrée/début/premier de l’année »).
Ianuarius apparait d’abord en tant que onzième mois de l’année, à l’époque de Numa Pompilius ou de Tarquin l'Ancien : il vient alors s’ajouter, en même temps que Februarius, à l’année romaine primitive (dite « de Romulus »), qui comptait jusque là dix mois et commençait en mars[9]. Dans le calendrier mis en place par Jules César en 45 av. J.-C., il devient le premier mois de l’année[10]. Cependant, si l’usage du calendrier julien se répand dans tout l’espace dominé par Rome, l’adoption du 1er janvier comme jour de l’an se fait très graduellement, selon les pays, au cours du Moyen Âge et au-delà[11].
Dates
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Yennayer est fêté, selon les régions, le 12, le 13 ou le 14 janvier[5],[8]. Cette dernière date correspond précisément au premier jour du calendrier julien, dont le décalage croissant par rapport au calendrier grégorien est, depuis , de treize jours[12],[13],[14]. Le 12 janvier, quant à lui, est le jour retenu par les militants berbéristes des années 1970-1980[12] pour donner à Yennayer une date fixe[6].
Dans les années 2010, en Algérie, le choix du 12 janvier semble relayé par le haut commissariat à l’Amazighité et par la télévision, alors que le mouvement culturel chaoui soutient la date du 14 janvier ; au Maroc, à la même époque, c’est le 13 janvier qui est mis en avant[12]. La décision du président algérien Bouteflika, en 2017, officialise la « tradition inventée » du 12 janvier[6] ; celle du roi du Maroc Mohammed VI, en 2023, établit, à la suite des recommandations de l’Institut royal de la culture amazighe, un nouvel an amazigh « coïncidant avec le 14 janvier »[15].
Traditions
[modifier | modifier le code]Traditionnellement, Yennayer, « héritage ancestral libyco-romain[16] », est « une fête célébrée dans toute l’Afrique du Nord[17] », dont les rites sont, « à quelques détails près, […] les mêmes d’un bout à l’autre du Maghreb et […] ne présentent guère de différences entre les arabophones et les berbérophones[18] ».
Des traditions berbères liées au changement de l’année se retrouvent dans plusieurs régions d’Afrique, voire du bassin méditerranéen. Elles s’apparentent parfois à de la superstition, néanmoins elles participent à la socialisation des personnes, harmonisent et renforcent le tissu culturel. Des peuples d’identités différentes, considèrent les divers rites de Yennayer faisant partie intégrante de leur patrimoine culturel.
Rites et symboles
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Cette saison correspond à l'approche de la rupture des provisions gardées pour l'hiver. Ce mois marque les débuts du solstice d’hiver, qui avec le décalage calendaire se retrouve entre le 21 et le 22 décembre de nos jours (correction du calendrier grégorien). Le soleil entame sa remontée. Les jours encore très froids se rallongent et instaurent l’espoir d’une meilleure année. Il est ritualisé d’une manière assez significative.
La célébration de Yennayer s’articule autour de plusieurs symboliques.
Dans certaines régions berbérophones, Yennayer est précédé par imensi n yennayer (littéralement « le dîner de Yennayer »), qui a lieu la veille : les participants se réunissent autour d’un repas et de pratiques festives associées au passage de la nouvelle année. Cette tradition est également attestée chez certaines populations arabophones qui la désignent, entre autres appellations, par le terme haguza (حاڭوزة) : on marque l’entrée dans la nouvelle année agraire par un repas, des pratiques de partage et des vœux de prospérité, en lien avec les récoltes de l’année écoulée et l’espoir d’une saison plus favorable[19],[20].
Au cours des festivités, il est habituel de célébrer avec des chants et des danses près de grands feux. Certaines communautés pratiquent des sauts au-dessus d'un feu comme symbole de purification et de renouveau. Ces chants et danses sont profondément ancrés dans la culture et l'histoire des communautés berbères. Souvent transmis de génération en génération, ils sont généralement accompagnés de rythmes entraînants et soutenus par des instruments traditionnels.
Ainsi, pour espérer une nouvelle année plus prospère, Yennayer est marqué par quelques opérations de purification basées sur des croyances et superstitions. Dans l’anti-Atlas par exemple, au petit jour de Yennayer, la maîtresse de maison nettoie chaque recoins de la maison en y saupoudrant ibsis (mélange de farine, huile et sel). Elle balaie ensuite toutes les pièces pour « chasser » tamγart n gar aseggwas (« l'épouse de la mauvaise année ») qui n'est autre que tamara la « misère » (mot à éviter ce jour-là).
Le sacrifice d'un animal est de rigueur, symbolisant l'expulsion des forces et des esprits maléfiques mais aussi marquant ses vertus prophylactiques. On prie alors les forces divines pour assurer une saison culturale féconde. Au cours de la fête de Yennayer, on fait intervenir des personnages tels teryel (tamZa, « ogresse » en rifain) ou aâdjouzet Yennayer (« la vieille de janvier » en arabe).
Après le copieux repas de Yennayer, la maîtresse de maison mettait jadis un peu de nourriture dans le métier à tisser (azzetta), dans la meule domestique (tasirt) et dans le foyer (kanun) pour embaumer de bénédictions ces objets essentiels dans la vie rurale (Aurès, Kabylie et Oranie).
Yennayer symbolise la longévité, et c’est souvent l’occasion d’y associer des événements familiaux :
- la première coupe de cheveux des petits garçons. Le premier Yennayer suivant la naissance d’un garçon était d’une grande importance. Dans certaines régions berbérophones, on dit que l'enfant est comme un arbre, une fois débarrassé des mauvaises influences, il poussera plus fort et plus énergiquement (c’est d’ailleurs à cette période qu’on opère la taille de certains arbres fruitiers). Le père effectue la première coupe de cheveux au nouveau-né et marque l’événement par l’achat d’une tête de bœuf. Ce rite augure à l’enfant le rôle de futur responsable du village. Il est répété lors de la première sortie du garçon au marché. Il est transposé, dans les mêmes conditions, à la fête musulmane de l’Achoura, dans certaines localités berbérophones ;
- le mariage sous le bon présage de Yennayer. Les petites filles s'amusent à marier leurs poupées (pratique qui rappelle tislit n wenZar) ;
- rites d’initiation agricoles : on envoie les enfants aux champs afin de cueillir eux-mêmes fruits et légumes.
Traditions culinaires
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Yennayer est l'occasion de partager des repas traditionnels et de renforcer les liens familiaux et communautaires.
Le jour qui précède Yennayer reste le plus important. La veille donc de cette fête, le repas est frugal. Selon les régions, on prépare des berkukes (boulettes de farine cuites dans un bouillon léger) ou encore des icacmen (blé en grain préparé au lait ou en sauce). Ailleurs, on ne consomme que du lait ou des légumes secs cuits à l’eau. Le lendemain en revanche, on partage un repas copieux en signe de prospérité, composé des éléments suivants :
Couscous festif
- le couscous est le plat phare de Yennayer. Préparé avec différentes variétés de semoule, il est accompagné de légumes de saison et généralement de viandes (volaille, chevreaux, moutons) ou d'oeufs ;
Viandes sacrificielles
- dans certains foyers, il est traditionnel de sacrifier un coq ou un agneau (ou un autre animal) ;
Plats végétariens
- couscous ou tajine aux « sept légumes », parfois préparés uniquement avec des plantes vertes ;
- le cherchem est un plat pour célébrer Yennayer dans l'Oranie et qui est préparé à base d'un mélange de légumes secs ;
Desserts et friandises
- les fruits secs, tels que les amandes, noix, figues et dattes sont souvent mis à l’honneur ;
- les fruits colorés comme les oranges, les grenades et les pommes sont placés dans des corbeilles tissées à la main ;
Gâteaux et galettes
- des spécialités comme du msemmen ou tiγrifin (crêpes) et des sfenj (beignets) ;
- selon les régions, en Algérie et surtout au Maroc, des entremets à base de semoule d'orge ou de maïs, agrémentés d'herbes aromatiques, d'un filet d'huile d'olive ou d'argan et parfois de miel, dans lesquels une fève est dissimulée. La personne qui trouve cette fève est généralement considérée comme celle qui aura de la chance pour l'année à venir. Elle peut également être désignée comme le roi ou la reine de la fête et recevoir un présent ;
Lait et produits laitiers
- du lait cru, du leben ou du rayeb sont consommés pour adoucir les repas et apporter de l'onctuosité ;
- les spécialités fromagères locales peuvent être servies en accompagnement avec du pain traditionnel.
En Algérie, le plat de résistance présenté la veille de la fête de Yennayer est le couscous. Additionnellement au couscous, on prépare des crêpes, parfois on présente une soupe préparée à base de pois chiches, de fèves séchées et de viande hachée. Pour la soirée, on sert du thé avec des gâteaux traditionnels et des fruits secs.
Le repas de Yennayer est conditionné par les récoltes selon les régions mais aussi par les moyens des uns et des autres. Les aliments servis vont symboliser la richesse, la fertilité ou l'abondance. Ainsi, on trouve des irecman (bouillie de blé et de fèves) ou du cœur du palmier chez les Beni-Hawa.
Au Maroc, une dinde (ou une poule) peut être sacrifiée et un plat traditionnel, la rfissa (plat à base de crêpes marocaines) est préparé.
Dans certaines régions d'Algérie (Oran) ou du Maroc (Berkane chez les Iznassen), on évite de manger des aliments épicés ou amers pour se préserver d’une mauvaise année.
Jeux
[modifier | modifier le code]Les masques symbolisent le retour des invisibles sur Terre. En période du mois de Yennayer, les enfants en Kabylie et dans l'Oranie se déguisaient (chacun confectionne son propre masque) et parcouraient les ruelles du village. Passant de maison en maison, ils quémandaient des beignets sfendj ou des feuilletés de semoule cuits lemsemmen pour qui les gens s’obligent de donner. Par ce geste d’offrande, le Berbère tisse, avec les forces invisibles, un contrat d’alliance qui place la nouvelle année sous d’heureux auspices.
Ce rite, comme celui de la première coupe de cheveux du nouveau-né, est transposé à l’Achoura et repris lors de la période des labours. Le paysan distribue d’humbles offrandes aux passants croisés sur son chemin et dépose de petites quantités de nourritures dans des lieux saints, en se rendant dans ses champs. Amenzu n yennayer marqua toutes les régions berbérophones par des jeux liés aux morts de retour sur Terre : carnaval de Tlemcen, jeux de taγisit (os) des femmes de Ghadamès, Ayrad chez les Ait Snouss.
Mythe de la vieille femme
[modifier | modifier le code]Dans l’univers culturel berbère, un drame mythique marqua yennayer de sa forte empreinte. Des histoires légendaires sont différemment contées au sujet d’une vieille femme. Chaque contrée et localité possède sa version. Les Kabyles disaient qu’une vieille femme, croyant l’hiver passé, sortit un jour de soleil dans les champs et se moqua de lui. Yennayer mécontent emprunta deux jours à furar (février) et déclencha, pour se venger, un grand orage qui emporta la vieille dans ses énormes flots.
Chez les At-Yenni, la femme fut emportée en barattant du lait. Chez les At-Fliq, il emprunta seulement un jour et déclencha un grand orage qui transforma la vieille en statue de pierre et emporta sa chèvre. Ce jour particulier est appelé l’emprunt (Amerdil). Le Kabyle le célébra chaque année par un dîner de crêpes. Le dîner de l’emprunt (Imensi umerdil) fut destiné à éloigner les forces mauvaises.
À Azazga et à Béjaïa (en Algérie), la période de la « vieille »(timγarin) durait sept jours. Le mythe de la vieille exerçait une si grande frayeur sur le paysan berbère que celui-ci était contraint de ne pas sortir ses animaux durant tout le mois de yennayer. Le pragmatisme a fait que les jours maléfiques furent adaptés par le Kabyle à l’organisation hebdomadaire des marchés dans les villages. Cette répartition du temps de la semaine est encore d’actualité. Chaque commune de Kabylie possède son jour de marché. Pour l’esprit rationnel, le tabou de ne pas sortir les animaux s’explique plutôt par l’utilisation de la bête comme source de chaleur pour la famille durant le mois le plus froid de l’année. L’architecture intérieure de la maison traditionnelle étaye au demeurant cette argumentation.
Le mythe de la vieille femme marqua, d’ouest en est, les régions berbérophones. À Fès (au Maroc), lors du repas de yennayer, les parents brandissaient la menace de la vieille, appelée « Hagouza » du mot arabe ajouza signifiant la vieille, si leurs enfants ne mangeaient pas à satiété : « la vieille de yennayer viendra vous ouvrir le ventre pour le remplir de paille ». Ainsi le nom du plat à base de lait et de grains de blé porte-t-il également le nom de Hagouza .
À Ghadamès (en Libye), Imma Meru était une vieille femme, laide, redoutée malfaisante. Elle viendrait griffer le ventre des enfants qui ne mangeraient pas des légumes verts durant la nuit du dernier jour de l’an, disaient les parents. Pour permettre aux jeunes pousses d’aller à maturité, l’interdit de les arracher s’applique par « Imma Meru a uriné dessus ». Étant conté différemment, dans la quasi-totalité des régions berbérophones, le drame légendaire de la vieille femme de yennayer a le même support culturel.
Imensi n umenzu n yennayer (le dîner du 1er jour de janvier) en Kabylie
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Le repas, préparé pour la circonstance, est assez copieux et différent du quotidien. Pour la préparation de « imensi n yennayer », les Kabyles utilisent la viande de la bête sacrifiée (asfel), souvent de la volaille, mélangée parfois à la viande séchée (acedluh) pour agrémenter le couscous, élément fondamental de l’art culinaire berbère. Le plus aisé affiche sa différence. Il sacrifie une volaille par membre de la famille. « Imensi n yennayer » se poursuit tard dans la nuit et la satiété est de rigueur. C’est même désobligeant pour la maîtresse de la maison (tamghart n wexxam) de ne pas se rassasier. C'est aussi un repas de communion. Il se prend en famille. On dispose autour du plat commun des cuillères pour signaler leur présence. À travers les génies gardiens, les forces invisibles participent au festin par des petites quantités déposées aux endroits précis, le seuil de la porte, le moulin de pierre aux grains, le pied du tronc du vieil olivier, etc. et la place du métier à tisser qui doit être impérativement enlevé à l’arrivée de Yennayer. Sinon les forces invisibles risqueraient de s’emmêler dans les fils et se fâcheraient6. Ce qui est mauvais pour les présages.
« Amenzu n yennayer » détermine la fin des labours et marque le milieu du cycle humide. Les aliments utilisés durant ce mois sont les mêmes que ceux de la période des labours. La nourriture prise est bouillie, cuite à la vapeur ou levée. Les aliments augmentant de volume à la cuisson sont de bon augure. La récolte présagée sera d’une grande quantité. Les différentes sortes de couscous, de crêpes, de bouillies, etc., et les légumes secs les agrémentant apparaissent. Les desserts servis seront des fruits de saison (oranges, mandarines, pommes, grenades etc.) et des fruits secs (figues sèches, abricots secs, noix, etc.) de la récolte passée, amassés dans de grandes et grosses cruches en terre pourvues d’un nombril servant à retirer le contenu (ikufan).
Yennayer à Chlef
[modifier | modifier le code]Comme toutes les familles algériennes, les familles chélifiennes accueillent la fête de Yennayer dans une ambiance très particulière, les préparations pour cet événement commencent très tôt, elles se caractérisent principalement par la réunion de la grande famille, les femmes font l’achat de nouveaux ustensiles, elles achètent aussi les ingrédients pour préparer les plats traditionnels et même de nouveaux habits. Les enfants ont aussi profité de cette occasion pour découvrir les traditions et la culture de leur région. La célébration de la fête de Yennayer à Chlef est plus particulier que dans les autres régions de l'Algérie. Les plats traditionnels sont préparés la veille du jour de l'an par les mamans ou les grand-mères, les filles nettoyaient la maison ; elles font le grand ménage. Yennayer représente pour les familles chélifiennes une occasion pour se réunir ; les oncles, les cousins les petits-enfants… la réunion se fait chez l'un des grands-parents. La journée de Yennayer se caractérise par la distribution des aumônes aux pauvres. Tout simplement c’est être généreux. La fête se déroule dans une ambiance particulière ; une variété de plats seront présentés sur la table pour que l’année soit prospère. On se met tous à table ; on mange dans une seule assiette. Après le dîner, on met le plus petit enfant dans une large assiette, on verse au-dessus les fruits secs (les amandes, les noix, les pistaches, etc.), après chaque personne va prendre sa part, tout en buvant du thé et en bavardant jusqu'à l’aube.
Développements contemporains
[modifier | modifier le code]Quelques années après l’indépendance algérienne s’est développé autour de l’Académie berbère[21], créée à Paris en 1967[22], un courant berbériste qui a cherché à se doter de symboles forts[23], propres à répondre aux aspirations identitaires berbères[24]. C’est dans cette perspective qu’Ammar Negadi, figure chaouie de ce milieu[25], a publié pour la première fois en 1980 un calendrier utilisant un millésime compté à partir de l’an [26] L’année ainsi choisie pour servir d’origine à l’« ère berbère » correspond approximativement au début du règne du pharaon Sheshonq Ier[27], fondateur de la XXIIe dynastie, laquelle régna sur l'Égypte jusque vers l’an [28] : de fait, ce Libyen est probablement le plus ancien Berbère sur lequel existent des données historiques allant au-delà d’un nom et quelques dates[27]. Ses exploits militaires sont retracés sur le pylône bubastite, à Karnak, qui décrit sa campagne en Canaan[29] et énumère plusieurs villes prises[30]. Il serait aussi — cette identification est toutefois contestée[31] — le Sesaq ou Shishak qui, selon les récits bibliques, attaqua Jérusalem et s’empara des trésors du temple de Salomon[32].
Au XXIe siècle, Yennayer a fait l’objet d’une reconnaissance officielle dans plusieurs pays :
- en Algérie, une décision présidentielle annoncée le en a fait une journée chômée et payée[33], fêtée pour la première fois officiellement le [6],[34] ;
- en France, il a été inclus à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel en 2020, sous l’intitulé « Le Yennayer, Nouvel An berbère en région parisienne »[35] ;
- au Maroc, une déclaration royale datée du [36], puis sa formalisation par décrets le suivant[15], ont établi le « Nouvel An amazigh » comme jour férié national payé, célébré officiellement pour la première fois le [37].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Voir par exemple dans (ber) « ⵉⵣⴰⵍⵉⵡⵏ ⵏ ⵉⵏⵏⴰⵢⵔ 2972 : ⴰⵏⴰⵔⵓⵣ ⴷ ⵓⵙⵉⵔⵎ », sur Ircam.ma, (consulté le ), qui emploie aussi la locution ⵉⴹ ⵏ ⵉⵏⵏⴰⵢⵔ, Iḍ en Innayer.
- ↑ La lettre « J » est apparue au Moyen Âge, ainsi Ianuarius est devenu Januarius.
Références
[modifier | modifier le code]- Karim Ouaras, « Yennayer, un moment de réconciliation avec soi », Liberté, (lire en ligne, consulté le ).
- Djamel-Eddine Mechehed, « La codification mnémonique du calendrier savant berbéro-maghrébin dans les manuscrits du Maghreb », Études et Documents Berbères, vol. N° 39-40, no 1, , p. 255–288 (ISSN 0295-5245, DOI 10.3917/edb.039.0255, lire en ligne [archive du ], consulté le )
- Tortoriello 2020, p. 3.
- ↑ Couderc 1986, p. 48.
- Farid Alilat, « Que signifie « Yennayer », le Nouvel An berbère ? », sur JeuneAfrique.com, (consulté le )
- Yassin Temlali, « Yennayer : entre politique, fête populaire et « tradition inventée » », sur Middle East Eye, .
- ↑ Amayas Zmirli, « Algérie - Yennayer : le nouvel an berbère change de dimension », sur LePoint.fr, (consulté le ).
- « Au fait, c’est quoi Yennayer ? », sur TSA, (consulté le ).
- ↑ Couderc 1986, p. 69.
- ↑ Couderc 1986, p. 27-28.
- ↑ Couderc 1986, p. 53-55.
- Jugurtha Hanachi, « Quel est le jour de l’an amazigh : le 12, le 13 ou le 14 janvier ? », sur Inumiden, .
- ↑ Taoutaou 2024, § 5.
- ↑ Couderc 1986, p. 35.
- Zineb Jazouli, « Réformes, jours fériés, et nominations : Compte rendu du conseil de gouvernement », sur Hespress, (consulté le ).
- ↑ Taoutaou 2024, § 30.
- ↑ El Briga 1996, § 1.
- ↑ El Briga 1996, § 3.
- ↑ (ar) « عادات وتقاليد أهل شفشاون 1/3 », sur جريدة الشمال 2000 (consulté le ).
- ↑ (ar) « كيف يحتفل المغاربة غير الناطقين بالأمازيغية بليلة "الحاكوز"؟ », sur رصيف22, (consulté le ).
- ↑ Taoutaou 2024, § 1.
- ↑ Taoutaou 2024, § 13.
- ↑ Laporte 2019, § 6.
- ↑ Laporte 2019, § 8.
- ↑ Jugurtha Hanachi, « Ammar Negadi, ce symbole amazigh de l’Aurès authentique », sur Le Matin d’Algérie, .
- ↑ Laporte 2019, § 6-7.
- Laporte 2019, § 7.
- ↑ Laporte 2019, § 2.
- ↑ Taoutaou 2024, § 20.
- ↑ Taoutaou 2024, § 27.
- ↑ Taoutaou 2024, § 26.
- ↑ Taoutaou 2024, § 19.
- ↑ Hasna Yacoub, « Les surprises du président », L’Expression, (lire en ligne).
- ↑ « L’Algérie fête officiellement le Nouvel An berbère pour la première fois », sur LeMonde.fr, .
- ↑ Tortoriello 2020, p. 13.
- ↑ « Le roi Mohammed VI déclare le Nouvel An amazigh jour férié payé », sur Hespress, (consulté le ).
- ↑ « Rabat : Le nouvel an amazigh 2974 célébré en grande pompe », sur Hespress, (consulté le ).
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Article connexe
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Paul Couderc, Le Calendrier, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? » (no 203), , 6e éd., 125 p.
- E. B., M. Gast et J. Delheur, « Calendrier », Encyclopédie berbère, no 11, , p. 1713-1720 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.2039).
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- Jean-Pierre Laporte, « Sheshonq Ier et le « calendrier berbère » », Encyclopédie berbère, no 42, , p. 7355-7358 (DOI 10.4000/14u2b).
- Karim Ouaras, « Yennayer en Afrique du Nord : un rituel agraire aux symboliques multiples », Études et Documents berbères, no 48, , p. 163-191 (DOI 10.3917/edb.048.0163
). - Jean Servier, Tradition et Civilisation berbères : Les Portes de l’année, Éditions du Rocher, coll. « Civilisations et Traditions », , 510 p. (présentation en ligne).
- Hocine Taoutaou, « Contribution au débat sur la fête populaire de Yennayer », Insaniyat, no 106, , p. 59-81 (DOI 10.4000/1431y).
- Simone Tortoriello, Le [sic] Yennayer, nouvel an berbère en région parisienne (fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel en France), Ministère de la Culture, , 14 p. (lire en ligne [PDF]).
- (en) Esraa Warda, « Yennayer in New York: Indigenous Algerian Resistance and Dance in Brooklyn », Voices: The Journal of New York Folklore, vol. 46, nos 1-2, printemps-été 2020, p. 40-42 (lire en ligne [PDF]).
Liens externes
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- Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste :
- Jugurtha Hanachi, « Aux origines de la célébration de Yennayer », sur Le Matin d’Algérie,
