Tribalisme
Le tribalisme est, dans son acception première, une forme d’organisation sociale structurée autour de l’entité tribale, ainsi que la valorisation ou la préservation des usages qui en découlent. D’un point de vue anthropologique, la majeure partie de l’histoire de l’humanité se déroule au sein de collectifs restreints, pratiquant la prédation et la cueillette, lesquels précèdent l’émergence, plus tardive, des sociétés sédentarisées par l’agriculture et des civilisations étatiques à large assise territoriale. Dans le discours politique contemporain, le terme acquiert une connotation souvent péjorative. Il désigne alors un ensemble de comportements et de représentations discriminatoires à l’encontre des groupes extérieurs, lesquels procèdent d’une loyauté exclusive et inconditionnelle envers le groupe d’appartenance.
Définition
[modifier | modifier le code]L'étymon latin tribus préside à la genèse du concept de tribu, lequel circonscrit une organisation sociale fondée sur une consanguinité étendue ou une lignée clanique issue d'un ancêtre éponyme. Cette structure se définit par la convergence des intérêts vers la pérennité du groupe et la sauvegarde d'un patrimoine culturel endogène. Le phénomène de l'homophilie[1], par lequel les individus manifestent une inclination à s'associer selon des affinités électives — qu'elles soient professionnelles, rituelles ou comportementales — constitue le socle de cette cohésion[2]. L'ancrage territorial de ces entités se manifeste par une concentration dans des unités de peuplement restreintes, telles que des hameaux ou des hordes. Si l'essor des télécommunications favorise l'émergence de sociabilités numériques, ces dernières s'élucident comme des simulacres de tribalité : dépourvues d'une fonction intrinsèque de subsistance mutuelle, elles ne sauraient se confondre avec les sociétés traditionnelles dont le dessein premier demeure la survie biologique et sociale de leurs membres.
Le tribalisme constitue, dans le champ des sciences sociales[1], un modèle de cohésion collective fondé sur une subjectivité partagée et une manière d’être commune. Il permet à des communautés de créer des liens sociaux dépassant la seule parenté immédiate, en privilégiant des modalités d’interaction directe ainsi qu’une intégration symbolique des objets au sein de leur quotidien[3]. Sur le plan ontologique, ce système s’articule principalement autour des notions d’analogie, de généalogie et de référents mythologiques. Les sociétés tribales traditionnelles élaborent ainsi leurs relations à partir d’une ou plusieurs de ces orientations fondamentales. Elles peuvent y associer, selon les contextes, des pratiques religieuses issues des traditions abrahamiques – telles que le christianisme, le judaïsme ou l’islam – ainsi que des éléments contemporains, parmi lesquels les échanges monétarisés, l’usage des communications mobiles ou encore la scolarisation moderne[4].
Le tribalisme politique, au sens strict, désigne la prégnance des solidarités identitaires au sein des structures de pouvoir, phénomène symptomatique des ères de post-vérité[5].
Structure sociale
[modifier | modifier le code]La morphologie sociale des communautés tribales présente une diversité substantielle selon les cas d’étude. L’effectif démographique restreint, caractéristique des tribus traditionnelles, y favorise une organisation où les différentiations d’ordre politique ou économique demeurent généralement ténues. Il en résulte une stratification sociale souvent atténuée[1], tandis que prévalent des solidarités organiques et des affiliations interpersonnelles d’une intensité notable.
Une communauté ethnique emploie fréquemment, pour se désigner, l'équivalent sémantique du substantif « peuple » dans sa langue vernaculaire. Les groupes environnants font, quant à eux, l'objet de diverses dénominations distinctives, destinées à établir une démarcation claire. À titre d'exemple, l'appellation « Inuit » possède une signification littérale qui correspond précisément à cette notion de collectivité humaine[1].
Types
[modifier | modifier le code]Le tribalisme désigne la prégnance d'une appartenance ethnoculturelle singulière, laquelle opère une distinction heuristique entre les membres d'une communauté et les altérités exogènes. Cette structure sociale repose sur la consanguinité et une proximité spatiale étroite, garantissant la pérennité biotique du groupe et de ses membres par une entraide systémique. L’agrégation tribale engendre chez l’individu une conscience de soi exacerbée, ancrée dans la perception d'une destinée commune. L'émergence d'une organisation tribale classique procède d'une structuration rigoureuse, régie par des rituels de prospection et une économie d'échanges coutumiers pérennes. La force de ce sentiment d'appartenance, par une alchimie identitaire, cimente la cohésion des acteurs au sein du corps social, transcendant la simple nécessité fonctionnelle pour instituer un lien indéfectible[1].
La distinction entre ces deux acceptions du tribalisme – objective et subjective – s’avère capitale : si les organisations sociales de type tribal ont été marginalisées au sein des sociétés occidentales, le phénomène tribal, entendu dans son acception subjective, persiste à l’identique. Certains théoriciens avancent l’hypothèse d’une prédisposition cérébrale innée au tribalisme chez l’être humain ; une telle proposition tend néanmoins à confondre les fondements universels de la socialité avec les manifestations historiques et culturelles du tribalisme[1].
Évolution du concept
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Le tribalisme constitue un puissant vecteur d’adaptation au sein de la phylogenèse humaine[1]. L'appartenance grégaire s'avère consubstantielle à l'espèce, dont l'étroitesse des facultés biologiques proscrit toute existence anachorétique. Cette structuration sociale, étayée par la force des liens communautaires, assure la pérennité de l'engagement individuel envers le corps social, y compris lors d'un délitement des affinités interpersonnelles. Ce mécanisme prévient l'atopie ou le transfuge vers des factions exogènes. Parallèlement, cette cohésion peut générer des mesures de coercition ou de vexation à l'encontre de l'individu réfractaire aux prescriptions normatives du collectif[1].

La fitness inclusive dans l'espèce humaine trouve son fondement théorique dans deux mécanismes principaux. Le premier relève de la sélection de parentèle et de l'altruisme réciproque, selon lesquels des individus apparentés, partageant une fraction identique par descendance de leur patrimoine génétique, tendent à s'entraider de manière proportionnelle à leur degré de filiation. Le second mécanisme, distinct, s'appuie sur la notion d'affiliation fictive ou symbolique. Celle-ci permet la formation de coalitions coopératives stables, telles que des corporations ou des sociétés savantes, entre agents biologiquement non apparentés, par l'adoption de règles, de normes et d'identités partagées simulant une structure de parenté.
D’un point de vue social, la différenciation des groupes humains suscite des interactions spécialisées, lesquelles procèdent le plus souvent d’une affinité collective. Celles-ci se répartissent principalement en trois catégories : l’altruisme, caractérisé par des conduites positives envers des individus non apparentés ; la sélection de parentèle, qui régit les comportements favorables envers les membres de sa propre lignée ; et la violence, correspondant à des interactions négatives dirigées vers l’extérieur. Une forte cohésion interne et une identité collective affirmée permettent ainsi à un groupe de tirer parti des mécanismes de la sélection de parentèle, par exemple à travers la possession commune de biens ou la mutualisation des ressources. La capacité des membres à se souder face à une tribu rivale, ainsi que leur disposition à recourir à une violence discriminatoire à son encontre, ont vraisemblablement constitué, dans des contextes de conflits pouvant atteindre une intensité génocidaire.
Les occurrences contemporaines de génocide ciblant des groupes tribaux présentent rarement les traits distinctifs des sociétés tribales antérieures à la révolution néolithique, telles qu’une démographie restreinte et un système de filiation fondé sur une consanguinité étroite.
La théorie du nombre de Dunbar postule une corrélation entre le volume néocortical des primates et l’effectif maximal de leurs groupes sociaux cohérents[1]. Élaborée par l’anthropologue et psychologue britannique Robin Dunbar, cette hypothèse avance que l’architecture cognitive de l’être humain lui permettrait de maintenir des relations sociales stables avec approximativement 150 individus, seuil au-delà duquel la qualité des liens se diluerait. Parallèlement, les travaux des anthropologues H. Russell Bernard et Peter Killworth, fondés sur des enquêtes de terrain menées aux États-Unis, proposent une estimation différente. Leur méthodologie, axée sur l’observation des réseaux de relations effectives, aboutit à une valeur moyenne d’environ 290 contacts, soit près du double de l’estimation dunbarienne. La médiane de leur distribution, établie à 231 individus en raison d’une asymétrie vers les valeurs élevées, demeure notablement supérieure au chiffre avancé par Dunbar[6],[1].
L'essayiste canadien Malcolm Gladwell systématise ces conclusions sous l'angle de la sociologie dans son traité intitulé Le Point de bascule. Il y théorise la figure du « Connecteur », individu caractérisé par une proclivité à l'entretien de relations interpersonnelles d'une densité atypique, agissant ainsi comme un intercesseur entre des segments sociaux mutuellement étanches. Ces travaux suggèrent que le tribalisme constitue une émanation intrinsèque de la neurologie humaine, nombre de structures cérébrales s'avérant inaptes à l'appréhension de populations vastes. Dès le franchissement du seuil de connectivité, le cerveau procède à une réification des rapports par l'usage de taxinomies hiérarchiques, de paradigmes stéréotypés et d'autres schèmes cognitifs simplifiés afin de circonscrire une telle multiplicité.
Dans son ouvrage Tribal : Comment les instincts culturels qui nous divisent peuvent nous rassembler, le psychologue culturel et spécialiste du leadership américain Michael W. Morris analyse les dynamiques tribales selon trois déterminants fondamentaux[1]. Le premier, l’instinct grégaire, correspond à une propension au conformisme social, par lequel les individus observent et adoptent les comportements de leurs congénères, qu’il s’agisse de compagnons d’étude, de pairs professionnels ou de voisins. Le second, l’instinct héroïque, renvoie à l’attrait exercé par les figures d’autorité et d’exemplarité, telles que certaines célébrités, dirigeants d’entreprise ou personnalités influentes, dont les conduites font l’objet d’une imitation aspirée. Enfin, l’instinct ancestral se fonde sur l’attachement aux traditions et aux rites, révélant une recherche de réconfort dans les héritages du passé et une tendance à perpétuer les pratiques coutumières. Morris estime que ces trois ressorts éclairent tant les réussites que les échecs rencontrés par les entreprises, les mouvements civiques ou encore les collectifs sportifs[1].
Résultats négatifs
[modifier | modifier le code]L'occurrence des hostilités belliqueuses au sein des microsociétés tribales demeure un sujet de controverse au sein de la communauté anthropologique. Si la belligérance est une praxis documentée et récurrente parmi les populations horticoles, la scientificité peine à établir si la guerre constitue un invariant structurel des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Le débat académique s'attache à déterminer si ces heurts relèvent d'une disposition intrinsèque ou s'ils s'apparentent à une épiphénomène induit par des contingences exogènes, telles que la pénurie de subsistance — observée chez les Inuits ou les tribus bédouines — ou l'émergence de systèmes de production alimentaire sédentarisés[7],[1].
Certaines sociétés tribales fondent leur économie sur des pratiques telles que l’horticulture ou la cueillette, dont le rendement calorique absolu demeure inférieur à celui de l’agriculture. Ce mode de subsistance induit par conséquent une limitation démographique significative, particulièrement si on le compare aux populations sédentarisées pratiquant l’agriculture[1]. L’anthropologue Jesse Mathis relève, dans son ouvrage War Before Civilization, que les conflits intertribaux présentent parfois des taux de pertes humaines relativement modestes, tandis que d’autres engagements s’avèrent, à l’échelle démographique, proportionnellement plus meurtriers que certaines batailles des sociétés étatiques, telles que celle de Gettysburg. Il en déduit qu’aucune donnée probante n’établit de manière systématique que les guerres primitives occasionnent, proportionnellement, moins de victimes que les conflits dits civilisés[7].
La théorie du conflit réaliste constitue un modèle d’analyse des antagonismes intergroupes. Elle énonce qu’un système perçu ou effectif comme à somme nulle — où l’avantage d’un groupe équivaut nécessairement au désavantage de l’autre — génère des rivalités structurées autour d’intérêts antagonistes, principalement l’accès à des ressources limitées. L’expérience dite de la « Robbers Cave », conduite en 1954 sous la direction du psychologue Muzafer Sherif, illustre ce postulat. Des garçons âgés d’environ douze ans sont répartis en deux collectifs distincts, favorisant l’émergence d’une cohésion interne et d’une identité propre à chacun. La mise en situation d’une compétition à somme nulle, où les ressources disponibles sont délibérément restreintes, suffit à faire éclore une hostilité marquée et des préjugés négatifs systématiques entre les groupes[1].
Critiques
[modifier | modifier le code]Plusieurs chercheurs, dont Aidan Southall[1], critiquent le concept de « tribu », qu’ils estiment avoir été instrumentalisé par l’idéologie coloniale. Ils analysent le tribalisme contemporain comme une construction résultant directement des modes d’administration imposés durant la période coloniale en Afrique[1]. L’Africa Policy Information Center, pour sa part, associe ce vocable – et particulièrement la notion de tribalisme – aux conflits ethniques. Selon cette perspective, le terme perpétue des représentations stéréotypées et dépréciatives, dépeignant le continent africain comme une aire peuplée de sociétés archaïques et excessivement attachées à un territoire[3].
En avril 2021, le Journal of Hospital Medicine procède à la rétractation d’un article signé par Zahir Kanjee et Leslie Bilello, affiliés à la faculté de médecine de l’université Harvard, intitulé « Tribalisme : le bon, le mauvais et l’avenir ». Cette décision fait suite à des critiques émanant de la communauté lectrice, qui conteste l’emploi des substantifs « tribu » et « tribalisme » pour décrire les dynamiques internes au corps médical[1]. L’éditeur choisit de republier le texte après une révision substantielle[1], sous un nouveau titre : « Leadership et développement professionnel : le cloisonnement des spécialités en médecine ». Cette republication s’accompagne d’excuses formelles de la part de la rédaction en chef. Dans la version modifiée, les vocables « tribus » et « tribalisme » sont systématiquement supprimés au profit des expressions « spécialités médicales », « cloisonnement » et « fractionnement ».
Voir aussi
[modifier | modifier le code]- Complexe amitié-inimitié
- Anarcho-primitivisme
- Chauvinisme
- Clan
- Camarilla
- Culte
- Communautarisme
- Communauté
- Théorie engagée
- Effet de meute
- Esprit de corps
- Ethnocentrisme
- Fandom
- Gang
- Violence dans le sport
- Pensée de groupe
- Identitarisme
- Politique identitaire
- Groupes internes et groupes externes
- Jingoïsme
- Nationalisme
- Néo-tribalisme
- Partisanerie
- Racisme
- Religion
- Sectarisme
- Violence sportive
- Tribu
- Xénophobie
Références
[modifier | modifier le code]- Ferguson, « The False Prophecy of Hyperconnection », Foreign Affairs, (lire en ligne, consulté le ) :
« At the same time, birds of a feather flock together. Because of the phenomenon known as 'homophily,' or attraction to similarity, social networks tend to form clusters of nodes with similar properties or attitudes. »
- ↑ McPherson, Smith-Lovin et Cook, « Birds of a Feather: Homophily in Social Networks », Annual Review of Sociology, vol. 27, , p. 415–444 (DOI 10.1146/annurev.soc.27.1.415)
- Paul James, Globalism, Nationalism, Tribalism: Bringing Theory Back In, London, Sage Publications, , 325–326 p. (lire en ligne)
- ↑ James, Paul; et al., Sustainable Communities, Sustainable Development: Other Paths for Papua New Guinea (2012); PDF.
- ↑ Daniel L. Shapiro et Mikhaila Fogel, « Tribalism in the Trump Era: The Societal Resilience Index », Negotiation Journal, Harvard University, vol. 35, no 1, , p. 235–241 (ISSN 1571-9979, DOI 10.1111/nejo.12281, S2CID 149860562, lire en ligne [archive du ], consulté le ) :
« Tribalism dramatically affects the psychology of a populace. When a group enters this divisive mindset, they experience the 'tribes effect' in which they view their relationship with the other side as oppositional, claim that legitimacy rests solely with their own perspective, and close off to learning about the other’s point of view (Shapiro 2017). »
- ↑ McCarty, Killworth, Bernard et Johnsen, « Comparing Two Methods for Estimating Network Size », Human Organization, vol. 60, no 1, , p. 28–39 (DOI 10.17730/humo.60.1.efx5t9gjtgmga73y, lire en ligne)
- Douglas P. Fry, Beyond War: The Human Potential for Peace, Oxford University Press, , 114–115 (ISBN 978-0-19-530948-5, lire en ligne)
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Malcolm Gladwell, The Tipping Point: How Little Things Can Make a Big Difference, Little, Brown & Company, (ISBN 978-0-316-31696-5)
- Paul James, Globalism, Nationalism, Tribalism, SAGE, (ISBN 978-0-7619-5514-6, OCLC ocm62344210, lire en ligne)
- David R. Samson, Our Tribal Future, St. Martin's Press, (ISBN 978-1-250-27224-9)
- Susan R. Trencher, The Blackwell Encyclopedia of Sociology, , 1–3 p. (ISBN 9781405165518, DOI 10.1002/9781405165518.wbeost051.pub3), « Tribalism »
Liens externes
[modifier | modifier le code]- James, Paul ; et al., Communautés durables, développement durable : autres voies pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée (2012).
- Sow, Adama : « Ethnozentrismus als Katalysator bestehender Konflikte in Afrika südlich der Sahara, am Beispiel der Unruhen in Côte d`Ivoire » au : Centre universitaire européen d'études sur la paix, Stadtschleining 2005 en allemand : {{{2}}} .
- « Le nouveau tribalisme », un ouvrage du président de l'Université de l'Oregon, Dave Frohnmayer, condamnant un « nouveau tribalisme » au sens traditionnel du terme « tribalisme », à ne pas confondre avec le « néo-tribalisme ».
- Steven Pressfield, C'est les tribus, imbéciles (série vidéo en cinq parties)