Scipion l'Africain
| Scipion l'Africain | ||
Buste identifié à Scipion l'Africain (anciennement à Sylla), provenant probablement de la façade du tombeau des Scipions[1]. | ||
| Surnom | Africanus (« l'Africain ») | |
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| Nom de naissance | Publius Cornelius Scipio Africanus | |
| Naissance | v. 236 / 235 av. J.-C.[2] Rome (République romaine) |
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| Décès | (à environ 52 ans) Linterne (Campanie, République romaine) |
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| Origine | Romain | |
| Allégeance | ||
| Arme | Armée romaine | |
| Grade | Imperator, proconsul | |
| Commandement | Légions romaines d'Hispanie Armée romaine d'Afrique |
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| Faits d'armes |
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| Distinctions | Triomphe de 201 av. J.-C. Princeps senatus (de 199 av. J.-C. à sa mort) |
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| Hommages | Surnom honorifique d'Africanus ; statue funéraire au tombeau des Scipions | |
| Autres fonctions | Édile curule (213 av. J.-C.) Proconsul d'Hispanie (210 – 206 av. J.-C.) Consul ([205 et 194 av. J.-C.) Censeur (199 av. J.-C.) Princeps senatus |
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| Famille | Cornelii Scipiones | |
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Scipion l'Africain (Publius Cornelius Scipio Africanus), aussi dit Scipion l'Ancien ou le Premier Africain pour le distinguer de son petit-fils adoptif Scipion Émilien, est un militaire et un homme d'État romain, né v. 236-235 av. J.-C.[2], et mort en 183 av. J.-C., à Linterne en Campanie.
Il est l'une des plus grandes figures militaires et politiques de la République romaine. Issu de la prestigieuse gens des Cornelii, il s'illustre très jeune sur le champ de bataille au cours de la deuxième guerre punique, avant de mener à terme la reconquête romaine de l'Hispanie entre 210 et 206 av. J.-C., puis de porter la guerre sur le sol africain. Sa victoire éclatante sur Hannibal Barca à la bataille de Zama, en 202 av. J.-C., met un terme à la deuxième guerre punique et fait basculer la Méditerranée occidentale dans l'orbite de Rome. Comme le résume l'historien Jean Favier, « cette victoire sur Carthage change l'échelle des prétentions romaines » : Scipion « a fait de Rome une puissance méditerranéenne, et de la Méditerranée occidentale un lac romain »[3].
Il fut deux fois consul (en 205 et 194 av. J.-C.), censeur en 199 av. J.-C., enfin princeps senatus à trois reprises. Il joua un rôle décisif dans la guerre romano-syrienne contre Antiochos III en 190 av. J.-C., aux côtés de son frère Lucius. Ses dernières années sont assombries par les attaques politiques de Caton l'Ancien, qui finissent par le pousser à un retrait amer dans sa villa de Linterne, où il meurt en 183 av. J.-C., refusant d'être inhumé à Rome. L'épitaphe traditionnellement attribuée à son tombeau, « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os » (« Ingrata patria, ne ossa quidem mea habebis »), témoigne de cette rupture avec la cité qu'il avait sauvée.
Considéré dès l'Antiquité comme l'égal d'Alexandre le Grand par Polybe et Tite-Live, célébré par Cicéron dans le Songe de Scipion, chanté par Pétrarque dans son poème épique L'Afrique, Scipion l'Africain est devenu un modèle universel du général-philosophe, alliant habileté tactique, intelligence diplomatique et culture hellénistique.
Sources
[modifier | modifier le code]Principales sources antiques
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Les deux principales sources antiques à propos de Scipion l'Africain sont l'historien grec Polybe, un familier de la famille des Scipions, qui rédige ses Histoires quelques dizaines d'années après la mort de son personnage et pour lequel il éprouve une admiration profonde, et l'historien latin Tite-Live, qui s'appuie largement sur Polybe mais convoque aussi des écrivains plus anciens comme Lucius Cœlius Antipater, Quintus Claudius Quadrigarius et Valerius Antias.
À ces deux auteurs majeurs s'ajoutent Appien (Histoire romaine, livres Ibérique et Libyque), Cassius Dion, Plutarque – qui rédigea une Vie de Scipion l'Africain aujourd'hui perdue, parallèle à celle d'Épaminondas –, Cornelius Nepos, Valère Maxime et Aulu-Gelle. La tradition antique sur Scipion est marquée par une oscillation constante entre admiration et méfiance, l'aristocratie romaine ayant rapidement perçu dans la stature exceptionnelle du vainqueur de Zama un possible précédent à des aspirations monarchiques[4].

Les sources documentaires complémentaires comprennent l'inscription en hommage à Scipion retrouvée à Sagonte, les elogia Scipionum gravés sur les sarcophages du tombeau des Scipions de la via Appia, ainsi qu'un riche corpus numismatique et iconographique étudié notamment par Henri Etcheto dans son ouvrage Les Scipions (2012).
Sources antiques sur Scipion : un débat historiographique
[modifier | modifier le code]Le problème des sources contradictoires
[modifier | modifier le code]L'étude critique des sources antiques relatives à Scipion l'Africain pose des problèmes méthodologiques considérables. Aucun témoignage contemporain direct ne nous est parvenu : tous les textes conservés (Polybe, Tite-Live, Appien, Plutarque, Cassius Dion, Silius Italicus, Valère Maxime, Aulu-Gelle) sont postérieurs d'au moins une génération à la mort du personnage, et reposent sur des chaînes documentaires complexes qu'il est souvent difficile de reconstituer.
Polybe (v. 200 - v. 118 av. J.-C.), notre source la plus ancienne et la plus fiable, écrit une cinquantaine d'années après les événements. Otage à Rome après la bataille de Pydna (168 av. J.-C.), il devient le familier de Scipion Émilien, petit-fils adoptif de l'Africain, et accède de ce fait à la documentation privée des Cornelii Scipiones — notamment à des lettres de l'Africain à Philippe V de Macédoine, qu'il cite explicitement (X, 9). Cette proximité familiale fait de Polybe un témoin privilégié, mais aussi un témoin partial : son admiration pour les Scipions colore profondément son récit.
Tite-Live (59 av. J.-C. - 17 apr. J.-C.) consacre près de dix livres de son Ab Urbe condita à la deuxième guerre punique (livres XXI à XXX). Il s'appuie largement sur Polybe pour les opérations militaires, mais convoque aussi des annalistes romains aujourd'hui perdus : Lucius Coelius Antipater, Quintus Claudius Quadrigarius, Valerius Antias. Ces sources annalistiques romaines, souvent rhétorisantes et parfois patriotiques jusqu'à l'invraisemblance, expliquent les divergences fréquentes entre le récit livien et le récit polybien (notamment sur les chiffres et sur les épisodes légendaires).
L'historiographie hellénistique perdue
[modifier | modifier le code]À côté de ces sources conservées, plusieurs auteurs anciens, aujourd'hui disparus, avaient consacré à Scipion des œuvres importantes :
- Caius Acilius (sénateur du IIe siècle av. J.-C.), auteur d'une histoire de Rome en grec où Scipion occupait une place de choix ;
- Aulus Postumius Albinus (consul en 151 av. J.-C.), historien philhellène et ami de Polybe ;
- Lucius Cincius Alimentus, prisonnier d'Hannibal, dont le témoignage direct est cité par Tite-Live ;
- Plutarque, dont la Vie de Scipion parallèle à celle d'Épaminondas (mentionnée dans la Comparaison Cimon-Lucullus) a entièrement disparu, sans doute dès l'époque byzantine ;
- Pompeius Trogus, dont les Histoires Philippiques contenaient un livre sur les guerres puniques, abrégé par Justin mais très lacunaire pour Scipion.
La perte de ces sources est l'une des grandes lacunes du corpus historiographique antique : elle nous prive notamment des témoignages les plus proches chronologiquement des événements, et explique pour partie le caractère composite et parfois contradictoire de la tradition livienne.
Le « problème de Sucro » : un cas d'école
[modifier | modifier le code]L'épisode de la mutinerie de Sucro (206 av. J.-C.) illustre bien les difficultés méthodologiques que rencontre l'historien moderne face aux sources sur Scipion. Polybe (XI, 25-30) en donne une version brève, centrée sur la dimension politique de la révolte. Tite-Live (XXVIII, 24-29) en propose un récit beaucoup plus développé, avec discours indirects, détails psychologiques et dramatisation rhétorique. Appien (Ibérique, 34-36) en donne une troisième version, où certains noms et certaines localisations diffèrent.
Quelle est la « vraie » version ? Les historiens modernes (Walbank dans son Commentary de Polybe, 1957-1979 ; Briscoe dans son Commentary de Tite-Live, 1973-2008) s'accordent généralement à privilégier Polybe pour les faits, et à voir dans les développements liviens une réécriture rhétorique tardive. Mais certains détails, propres à Tite-Live, dérivent peut-être de sources annalistiques précoces qui avaient utilisé des matériaux familiaux scipioniens — ce qui invite à la prudence dans le rejet systématique de la tradition livienne.
C'est précisément cette tension entre prudence critique et exploitation maximale des sources que reflète l'historiographie contemporaine sur Scipion : les ouvrages récents (Etcheto, Gohary, Hoyos) tendent à équilibrer les apports respectifs de Polybe et de Tite-Live, sans systématiquement subordonner l'un à l'autre.
Origines familiales et jeunesse
[modifier | modifier le code]La famille des Cornelii Scipiones
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Scipion appartient à l'une des branches les plus anciennes et les plus illustres de la gens Cornelia, celle des Scipions. Cette gens patricienne avait déjà donné plusieurs consuls et censeurs à la République lorsque naît Publius Cornelius Scipio Africanus, vers 236 ou 235 av. J.-C. Son père, Publius Cornelius Scipio, est consul en 218 av. J.-C., l'année même où Hannibal franchit l'Èbre puis les Alpes et déclenche la deuxième guerre punique. Son oncle, Cnaeus Cornelius Scipio Calvus, est consul en 222 av. J.-C. et joue, aux côtés de son frère, un rôle clé dans la défense romaine de l'Hispanie.
Par son mariage avec Æmilia Tertia, fille de Lucius Aemilius Paullus, consul mort à la bataille de Cannes, Scipion s'allie à l'autre grande famille patricienne hellénophile de Rome, la gens Aemilia. De cette union naissent deux fils, dont Publius, et deux filles devenues célèbres : Cornelia Africana, future mère des Gracques et figure tutélaire de la matrona romaine, et Cornelia Major. Scipion est ainsi non seulement le vainqueur d'Hannibal, mais aussi, à travers sa descendance, le grand-père des Gracques, deux célèbres tribuns de la plèbe populares qui tentèrent de réformer en profondeur l'État romain par d'ambitieuses lois agraires.
Une éducation hellénisante
[modifier | modifier le code]L'éducation de Scipion l'Africain témoigne de l'ouverture précoce de la noblesse romaine aux courants intellectuels grecs. Selon Tite-Live et Polybe, il manifeste dès sa jeunesse un goût marqué pour la littérature grecque, la philosophie et les pratiques religieuses extérieures. Il fréquente assidûment le temple de Jupiter Capitolin, au point que ses contemporains lui prêtent une familiarité intime avec la divinité, voire des inspirations directes du dieu — légende soigneusement entretenue par Scipion lui-même selon Polybe (Histoires, X, 2-5). Cette pietas ostentatoire, mêlée de calcul politique, est l'une des clefs de son ascendant sur ses soldats et sur l'opinion publique.
Cette dimension culturelle est essentielle pour comprendre l'opposition qui se dessinera, des décennies plus tard, entre Scipion et Caton l'Ancien : l'un, philhellène, partisan d'une Rome ouverte aux raffinements méditerranéens ; l'autre, défenseur farouche du mos maiorum et de la frugalité romaine traditionnelle[5].
La bataille du Tessin et le sauvetage de son père (218 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Le premier fait d'armes attribué à Scipion est célèbre. À la fin de l'année 218 av. J.-C., alors âgé d'à peine dix-sept ans, le jeune Publius accompagne son père consul lors de la première rencontre avec Hannibal sur le sol italien : la bataille du Tessin. La cavalerie romaine y est sévèrement étrillée par la cavalerie numide et hispanique d'Hannibal, et le consul Publius Cornelius Scipio l'Ancien est blessé. Selon une tradition rapportée par Polybe et Tite-Live, le jeune Scipion charge à la tête de quelques cavaliers pour dégager son père encerclé, lui sauvant ainsi la vie. Cet épisode, dont Coelius Antipater attribuait au contraire le mérite à un esclave ligure, devient un topos de la pietas romaine et fixe très tôt la légende héroïque du futur Africain.
Le désastre de Cannes (216 av. J.-C.)
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Au cours de la deuxième guerre punique, Scipion, encore très jeune, prend part comme tribun militaire de la legio II à la bataille de Cannes (en Apulie, près de l'actuelle Canosa) en 216 av. J.-C. Cette journée du 2 août constitue la pire défaite jamais subie par l'armée romaine : entre 50 000 et 70 000 soldats romains et alliés y sont tués ou capturés selon les estimations modernes. Publius fait partie des rares rescapés.

S'il faut en croire Tite-Live, les soldats réfugiés dans la ville de Canusium le choisissent pour chef avec Appius Claudius Pulcher. Toujours selon Tite-Live, il s'oppose alors avec une autorité décisive à un groupe de jeunes nobles, conduits par Lucius Caecilius Metellus, qui envisageaient d'abandonner la lutte et de quitter l'Italie. L'épée à la main, le jeune Scipion contraint les fuyards à jurer fidélité à la République[6]. Ce serment de Canusium, longuement développé par les annalistes, contribue puissamment à fonder l'aura morale du futur général.
Édile curule et premiers honneurs (213 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]En 213 av. J.-C., Scipion brigue l'édilité curule alors qu'il n'a pas encore atteint l'âge légal. Lorsque les tribuns de la plèbe s'y opposent, Scipion répond, selon Tite-Live, par cette phrase devenue célèbre : « Si tous les Quirites veulent me faire édile, j'ai assez d'âge ». Le peuple le plébiscite et son frère Lucius est élu avec lui. Cet épisode confirme à la fois sa popularité précoce et l'aisance avec laquelle il sait jouer du peuple contre les blocages institutionnels — un trait qui caractérisera toute sa carrière.
Scipion en Hispanie (211-206 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Le commandement extraordinaire
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En 215 av. J.-C., son père Publius et son oncle Cnaeus sont envoyés en Hispanie pour y combattre les armées carthaginoises commandées par Hasdrubal Barca, Magon Barca et Hasdrubal Gisco. Pendant six années, les deux frères tiennent en respect les forces puniques et empêchent l'envoi de renforts à Hannibal en Italie — un succès stratégique d'importance capitale, mais coûteux. En 211 av. J.-C., tous deux sont vaincus et tués à quelques semaines d'intervalle (bataille du Haut-Bétis) : leur défaite ouvre une crise grave, les Romains perdant en quelques mois la quasi-totalité du territoire conquis et étant rejetés au nord de l'Èbre.

À Rome, personne ne se propose pour remplacer les deux Scipions tombés. Seul Publius, malgré sa jeunesse, se présente devant les comices centuriates et sollicite le commandement de l'Espagne, là où son père et son oncle sont morts. Le peuple, ému par cette manifestation de pietas filiale, lui confère un commandement extraordinaire avec l'imperium d'un proconsul (proconsul privatus cum imperio), bien qu'il n'ait pas encore exercé de charge consulaire. Il a alors 24 ans. Plusieurs commentateurs antiques – et modernes – y voient une rupture importante avec les usages de la République, ouvrant la voie à des promagistratures exceptionnelles qui se multiplieront jusqu'à la fin de l'époque républicaine.

Il rassemble à Tarraco (l'actuelle Tarragone) les restes des armées défaites et, fort de nouvelles recrues – près de 11 000 hommes auxquels s'ajouteront les contingents alliés et hispaniques –, prépare la reconquête méthodique de la péninsule Ibérique pendant l'hiver 210-209.
La prise de Carthago Nova (209 av. J.-C.)
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Au printemps 209 av. J.-C., Scipion exécute un coup d'audace qui marque l'historiographie militaire antique : il décide de s'emparer de Carthago Nova (Qart Hadasht en punique, l'actuelle Carthagène), capitale carthaginoise d'Hispanie, base navale stratégique et principal entrepôt du trésor punique. La ville était entourée d'eau sur trois côtés, défendue par des marais et une lagune intérieure que les habitants croyaient infranchissables.
Le gros des forces romaines attaque les murailles par la bande de terre étroite à l'est, tandis que, profitant de cette diversion, un détachement, au moment de la marée basse — phénomène que Scipion avait étudié auprès de pêcheurs locaux, mais qu'il présente à ses soldats comme une intervention divine de Neptune —, traverse à gué la lagune septentrionale et escalade les murailles dégarnies de défenseurs. Une fois à l'intérieur, le détachement ouvre les portes au reste de l'armée. La ville tombe en une seule journée.
La prise de Carthagène est l'une des plus importantes opérations stratégiques de la guerre. Elle livre aux Romains un riche butin en or, en argent, en provisions, en armes et en machines de guerre, dix-huit navires de guerre carthaginois, et la totalité des otages des tribus hispaniques que Hasdrubal Gisco gardait pour s'assurer de leur fidélité.
La libération de ces otages permet à Scipion de rallier rapidement à Rome la majorité des peuples Celtibères et Ibères. C'est dans ce contexte que se situe l'épisode célèbre du chef ibère Allutius : Scipion, à qui ses soldats avaient livré une jeune captive d'une grande beauté, fiancée à Allutius, refuse de la prendre pour lui et la rend à son fiancé sans rançon, donnant à ce trait de noblesse une résonance immense dans l'imaginaire occidental sous le nom de La Clémence de Scipion — sujet repris notamment par Nicolas Poussin, Le Dominiquin, Pompeo Batoni ou Anton Raphael Mengs.
Bæcula et Ilipa (208-206 av. J.-C.)
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En 208 av. J.-C., Scipion remporte une demi-victoire sur Hasdrubal Barca à Bæcula, en Bétique[7]. La défaite est sérieuse, mais Hasdrubal réussit à dérober une partie de son armée et à rejoindre par les Pyrénées occidentales son frère Hannibal en Italie. Plutôt que de le poursuivre — ce qui lui sera reproché plus tard par Fabius Maximus[8] —, Scipion choisit de réduire d'abord les dernières forces carthaginoises restées en Espagne. Le choix sera lourd de conséquences : Hasdrubal franchira effectivement les Alpes mais sera intercepté et tué à la bataille du Métaure (207 av. J.-C.) par les consuls Caius Claudius Nero et Marcus Livius Salinator.
En 206 av. J.-C., Scipion remporte sur Hasdrubal Gisco et Magon Barca la décisive bataille d'Ilipa, non loin de l'actuelle Séville. La manœuvre de Scipion y est restée célèbre : il déploie ses meilleures troupes (les légionnaires romains) aux ailes et ses contingents hispaniques au centre, à l'inverse du dispositif habituel. À l'aube, ses ailes engagent par un mouvement tournant les flancs ennemis, prenant en tenaille les Africains tandis que le centre carthaginois reste figé, paralysé par les troupes hispaniques romaines refusant le combat de front. La déroute punique est totale ; Ilipa scelle le destin de l'Hispanie carthaginoise et assure à Rome le contrôle de toute la Bétique.
L'alliance avec Syphax et Massinissa
[modifier | modifier le code]Dans le même temps, Scipion se rend personnellement en Afrique du Nord pour tenter de détacher de l'alliance carthaginoise Syphax, roi des Massæsyles. Le hasard fait qu'il se trouve à la cour du roi numide en même temps qu'Hasdrubal Gisco, et selon Tite-Live, le Carthaginois est fort impressionné par la personnalité du général romain[9] ; les deux hommes auraient même partagé la même couche, traitement royal réservé aux hôtes les plus considérés. Scipion parvient à arracher à Syphax la promesse d'une alliance avec Rome — promesse qui sera trahie ultérieurement.
Plus durable et plus déterminante encore est l'alliance qui se noue alors avec Massinissa, jeune prince des Massyles alors au service de Carthage. Les deux hommes auraient eu, selon Polybe et Tite-Live, un long entretien décisif : Massinissa, séduit par la personnalité de Scipion et par les perspectives politiques que lui offre une victoire romaine, jure secrètement de passer du côté de Rome dès l'occasion favorable. Cette alliance sera l'un des piliers de la victoire africaine.
La mutinerie et la fin de la campagne d'Espagne
[modifier | modifier le code]Toujours en 206 av. J.-C., Scipion fait face à une mutinerie d'une partie de son armée stationnée près de Sucro, qui réclamait sa solde car elle le croyait mourant alors qu'il n'était que temporairement malade[10]. Il rétablit la situation avec une vigueur exemplaire : feignant la convalescence puis paraissant en pleine santé devant les troupes assemblées, il fait arrêter les meneurs, les fait exécuter publiquement et obtient le ralliement immédiat des autres mutins.
Il affronte aussi le soulèvement de tribus ibériques, conduit par les chefs Indibilis et Mandonius, qu'il vainc à l'automne 206. Afin de montrer sa bonne volonté et de pacifier l'Espagne, il s'abstient de sévir contre les vaincus et exige seulement le paiement d'un tribut qui sert ensuite à régler la solde de ses troupes.
Une inscription en hommage à Scipion fut retrouvée à Sagonte (CIL II, 03836), aujourd'hui conservée au musée historique de Sagonte. Après la soumission de Gadès (l'actuelle Cadix) en 206 av. J.-C., dernière place forte carthaginoise d'Hispanie, et la confirmation de l'alliance avec Massinissa, il rentre à Rome à l'automne 206, auréolé d'une gloire immense. Bien qu'il en ait présenté la requête, le Sénat lui refuse cependant le triomphe, sous le prétexte qu'il a remporté ses victoires en tant que proconsul privatus cum imperio — c'est-à-dire en tant que simple citoyen investi de l'imperium proconsulaire — alors que le triomphe était traditionnellement réservé aux consuls et aux préteurs en exercice. Ce premier différend avec le Sénat préfigure les tensions qui marqueront toute la fin de sa carrière.
Scipion en Afrique (205-201 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Le débat au Sénat
[modifier | modifier le code]Une fois élu consul pour l'année 205 av. J.-C., Scipion a pour but affiché de se faire attribuer l'Afrique comme province et d'y porter la guerre. Un débat animé a lieu au Sénat. Il oppose Scipion à Fabius Maximus et reflète un conflit d'idées profond à l'intérieur de la classe dirigeante romaine, entre ceux qui — comme Fabius — pensent qu'il faut éviter les aventures étrangères, chasser méthodiquement Hannibal de la péninsule italienne et reconstituer les forces de la République, et ceux qui — comme Scipion — sont d'avis qu'il faut frapper Carthage sur son propre territoire et l'obliger à rappeler Hannibal pour le défendre.
Scipion, qui menace d'abord d'en appeler directement au peuple si on ne lui donne pas satisfaction, finit par s'en remettre au Sénat. Ce dernier lui attribue alors avec réticence la Sicile comme province, avec l'autorisation de passer en Afrique s'il le croit utile aux intérêts de la République[11]. Surtout, le Sénat refuse de lui accorder de nouvelles légions levées sur le sol italien : Scipion devra constituer son armée d'expédition à partir des restes des deux légions humiliées à Cannes et exilées en Sicile, et de volontaires recrutés à ses propres frais. Ce dénuement institutionnel devient, dans la tradition postérieure, le ressort héroïque de l'épopée africaine.
Préparatifs en Sicile
[modifier | modifier le code]Avant de partir pour l'Afrique, Scipion pacifie la Sicile, où des habitants de Syracuse se plaignaient d'être spoliés par des Italiens installés depuis la prise de la ville en 212. Il passe ensuite le détroit et s'empare de la ville de Locres, qui s'était ralliée aux Carthaginois. Les exactions commises par son légat Quintus Pleminius, qu'il avait laissé dans la ville pendant qu'il retournait à Messine, provoquent un scandale et le mettent gravement en difficulté à Rome ; mais une commission sénatoriale dépêchée sur place l'innocente rapidement des crimes commis par son subordonné, qui sera quant à lui traduit en justice.
Il quitte alors la Sicile avec 50 vaisseaux de guerre et 400 navires de transport et passe en Afrique au printemps 204 av. J.-C. Selon Tite-Live, les historiens romains faisaient varier le nombre de soldats embarqués entre 12 000 et 35 000[12] ; les estimations modernes les plus retenues oscillent entre 25 000 et 30 000 hommes. Son départ est assombri par une mauvaise nouvelle : le Numide Syphax, qui a épousé Sophonisbe, la fille d'Hasdrubal Gisco, a définitivement rejoint le camp carthaginois.
Le débarquement et la première campagne (204 av. J.-C.)
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En 204 av. J.-C., Scipion débarque sur la côte africaine, près du promontoire de la Belle (cap Farina). Massinissa, qui a entre-temps été chassé de son trône numide par Syphax, le rejoint avec une troupe de 200 à 2 000 cavaliers selon les sources. Les débuts de la guerre sont favorables aux Romains, mais devant Utique, dont Scipion espérait faire sa base d'opérations, les Romains échouent : la ville résiste, soutenue par les flottes carthaginoises.
Scipion réussit à vaincre le général carthaginois Hannon par une ruse : la cavalerie de Massinissa entraîne les troupes carthaginoises dans une embuscade au lieu-dit la « tour d'Agathocle », où les attend l'armée de Scipion. Hannon perd beaucoup d'hommes dans l'affaire et trouve lui-même la mort. Entre-temps, Hasdrubal Gisco lève une nouvelle armée et Syphax se joint à lui. Face à cette menace, Scipion se choisit un nouveau camp à l'est d'Utique, dont l'emplacement sera plus tard appelé Castra Cornelia, où il prend ses quartiers d'hiver.
Plusieurs têtes chauves ont été à tort identifiées à Scipion l'Africain. Il s'agit probablement de bustes de prêtres isiaques postérieurs à l'époque de Scipion[13].
Les résultats de cette première année de campagne sont mitigés : malgré quelques succès, Scipion doit toujours faire face à deux armées dont les forces combinées sont supérieures aux siennes ; ses lignes de communication avec l'Italie sont fragiles. Son commandement est néanmoins prorogé pour l'année 203 av. J.-C.
L'incendie des camps et la bataille des Grandes Plaines (203 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Les forces carthaginoises et numides campent à une dizaine de kilomètres au sud-est du camp romain. Pendant l'hiver, Scipion entame des négociations avec Syphax. Ce dernier croit pouvoir convaincre le Romain d'accepter un compromis : Hannibal évacuerait l'Italie tandis que Scipion abandonnerait l'Afrique. Mais les émissaires de Scipion profitent des pourparlers pour repérer en détail le camp numide et le camp carthaginois, faits de huttes de bois et de feuillage très inflammables.
Au printemps, après avoir — s'il faut en croire Polybe — formellement rompu les négociations pour ne pas s'exposer à des accusations de perfidie, Scipion exécute un coup d'audace devenu célèbre : il fait incendier de nuit, par Massinissa, le camp numide, puis lance ses légions contre les Carthaginois venus à la rescousse pour éteindre un incendie qu'ils croyaient accidentel. Le carnage est total ; Hasdrubal Gisco s'en tire de justesse en prenant la fuite. La rapidité avec laquelle Scipion exploite son succès — engageant aussitôt une seconde campagne offensive vers l'intérieur — est citée encore aujourd'hui par les historiens militaires comme un modèle de coordination entre opérations spéciales et bataille rangée.
La même année, il défait définitivement Syphax et les troupes carthaginoises de Hasdrubal Gisco lors de la bataille des Grandes Plaines (Magni Campi en latin), près de Cirta. Syphax est capturé peu après par Caius Lælius et Massinissa. C'est désormais Massinissa, allié de Scipion, qui devient le maître de la Numidie unifiée.
L'épisode de Sophonisbe
[modifier | modifier le code]S'il faut en croire Tite-Live, Massinissa s'éprend immédiatement de Sophonisbe, épouse vaincue de Syphax et fille d'Hasdrubal Gisco — dont elle aurait été, selon Appien, la promise dans sa jeunesse. Massinissa l'épouse aussitôt à Cirta. Mais Scipion, redoutant que la Carthaginoise n'entraîne le Numide à trahir Rome comme elle l'avait fait de Syphax, exige qu'il la lui livre comme captive. La reine, pour ne pas tomber vivante aux mains de ses ennemis, se suicide par le poison que Massinissa lui envoie en cadeau. L'épisode, traité avec une intensité tragique par Tite-Live, inspirera plus tard une longue postérité littéraire et théâtrale (de Trissin à Corneille et Voltaire).
Scipion s'empare de Tunis, qu'il occupe en 203 av. J.-C. Le Sénat de Carthage craint qu'il ne mette le siège devant la cité elle-même : il rappelle alors Hannibal, jusqu'alors retranché dans le Bruttium, en Italie.
La bataille de Zama (202 av. J.-C.)
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L'année suivante, en 202 av. J.-C., Scipion vainc définitivement les Carthaginois. Des pourparlers de paix entre les deux généraux laissent un bref moment entrevoir un arrangement qui pourrait déboucher sur un traité, mais ni l'un ni l'autre ne désire vraiment cette issue. C'est sur le champ de bataille que se décidera le sort de la guerre.
La bataille de Zama, livrée en octobre 202 av. J.-C. quelque part au sud-ouest de Carthage — sa localisation exacte demeure controversée —, oppose d'un côté les Romains, les alliés latins et les Numides de Massinissa, et de l'autre les Carthaginois, les vétérans d'Hannibal rappelés d'Italie et des mercenaires gaulois, italiotes, ibères et liguriens, soutenus par 80 éléphants de guerre.
Scipion innove tactiquement en disposant ses manipules en colonnes laissant entre elles des couloirs : à la charge des éléphants, ses vélites sonnent du clairon, effrayent les pachydermes, et ceux-ci se précipitent dans les couloirs au lieu de bousculer la ligne romaine. La cavalerie de Massinissa et de Caius Lælius disperse alors la cavalerie carthaginoise et la poursuit hors du champ de bataille. L'infanterie romaine, après une mêlée acharnée contre les vétérans d'Hannibal, finit par céder ; mais le retour opportun de la cavalerie numide sur les arrières carthaginois transforme la résistance punique en déroute. C'est, en quelque sorte, le « Cannes inversé » : Scipion applique à Hannibal la tactique d'enveloppement que ce dernier lui avait infligée quatorze ans plus tôt en Apulie.
Les Carthaginois sont obligés d'accepter les conditions de paix imposées par Rome : limitation de la flotte à dix navires, perte de toutes les possessions extra-africaines, indemnité de guerre de 10 000 talents payable en cinquante ans, interdiction de faire la guerre sans l'autorisation de Rome.
Comme le souligne l'historien Jean Favier, « cette victoire sur Carthage change l'échelle des prétentions romaines » : « Scipion l'Africain a fait de Rome une puissance méditerranéenne, et de la Méditerranée occidentale un lac romain »[14].

Scipion reçoit alors le surnom d'« Africain » (Africanus), celui qui a vaincu les Africains, en 201 av. J.-C. ; c'est l'un des premiers cognomina ex virtute de l'histoire romaine — surnom honorifique tiré d'une victoire — ouvrant une longue série qui ira d'Asiaticus (son frère Lucius) à Magnus (Pompée). On précise parfois Africanus maior pour le distinguer de Scipion Émilien, qui reçut aussi le surnom d'« Africain » après la destruction de Carthage en 146 av. J.-C.
Le retour à Rome et la fin (201-183 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Le triomphe et la censure
[modifier | modifier le code]Cette fois, le Sénat ne peut plus refuser à Scipion son triomphe : il défile dans Rome en 201 av. J.-C. à la tête de ses légions et fait porter dans le cortège le butin africain et les images des villes vaincues. Le surnom d'Africanus est officialisé. Pour la première fois, un général romain reçoit un cognomen formé sur le nom du peuple vaincu : un précédent sans retour qui ouvre la voie à la consécration nominale des grands généraux de la fin de la République.
En 199 av. J.-C., Scipion exerce la censure en compagnie de Publius Ælius Pætus. Cette charge, qui régule la composition du Sénat et le cens des citoyens, achève d'ancrer son prestige dans les institutions. Il est dès lors désigné princeps senatus (« premier du Sénat »), titre purement honorifique mais immensément prestigieux qui lui sera renouvelé à trois reprises (199, 194, 189 av. J.-C.) — fait extrêmement rare dans la République médio-romaine.
Il est consul pour la deuxième fois en 194 av. J.-C., aux côtés de Tiberius Sempronius Longus, sans que ce consulat soit particulièrement remarquable du point de vue militaire. Il déduit néanmoins plusieurs colonies romaines sur les côtes d'Italie et soutient en sous-main la réorganisation administrative et fiscale de l'Hispanie que les guerres celtibères rendent urgente.
La guerre antiochique (190 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]À cette époque, la puissance d'Antiochos III, qui a accueilli le Carthaginois Hannibal à sa cour après la fuite de ce dernier en 195, inquiète vivement les Romains. Le débarquement du roi en Grèce en 192 av. J.-C., à l'invitation des Étoliens, provoque l'intervention romaine. Beaucoup souhaitent qu'on lui oppose Scipion ; mais ce dernier ne peut légalement se représenter au consulat — un délai de dix ans entre deux mandats étant alors imposé.
En 190 av. J.-C., son frère Lucius est élu consul et obtient la province de Grèce. Publius devient son légat — situation insolite où le frère cadet, consul en titre, commande le frère aîné, ancien vainqueur de Zama. Tout le monde sait pourtant que la stratégie effective est dirigée par l'Africain.
Arrivé en Grèce, l'Africain emploie d'abord la diplomatie pour convaincre les alliés Étoliens d'Antiochos d'accepter une trêve de six mois. Lorsque l'armée des Scipions débarque enfin en Asie Mineure, Antiochos accepte de négocier. Estimant les conditions trop dures, le roi propose à l'Africain de lui rendre sans rançon son fils, qu'il détient prisonnier, et de lui verser une somme d'argent considérable si les conditions sont adoucies. L'Africain refuse ces avances ; puis, peu après, il tombe gravement malade. L'ayant appris, Antiochos lui rend malgré tout son fils sans contrepartie. Touché par cette attention, l'Africain lui en sait gré et lui conseille — de manière sibylline — de n'entreprendre aucune action militaire avant qu'il ne soit lui-même rétabli.
L'historien Howard Hayes Scullard s'est interrogé sur les raisons de ce conseil cryptique. Sans doute Scipion ne souhaitait-il pas une défaite totale d'Antiochos, qui aurait créé un vide politique dans la région et précipité la confrontation avec les Parthes[15]. Quoi qu'il en soit, Antiochos ne tient pas compte du conseil et est écrasé par Lucius Scipion à la bataille de Magnésie, en décembre 190 av. J.-C. Les Scipions sont alors rappelés à Rome et célèbrent un nouveau triomphe ; Lucius reçoit à son tour le cognomen d'Asiaticus.
En 189 av. J.-C., Publius est, pour la troisième fois, princeps senatus.
L'affrontement avec Caton et le procès des Scipions
[modifier | modifier le code]Si, au cours de cette période, Scipion n'accomplit personnellement rien de très éclatant, son prestige et son influence demeurent immenses, tant à Rome — où plusieurs membres de sa famille accèdent au consulat — qu'en Hispanie, où il est adulé par les populations locales (l'inscription de Sagonte précédemment mentionnée en témoigne). Cette popularité porte ombrage aux autres grandes familles de l'oligarchie sénatoriale.
C'est dans ce contexte que se produit l'ascension d'un homo novus — c'est-à-dire les hommes étant devenus nobles de leur vivant et non de naissance, noblesse acquise en accédant au consulat —, Caton l'Ancien. Caton est sans doute mû par une antipathie personnelle à l'égard de Scipion, sous lequel il avait servi en Espagne et en Afrique. Mais il représente surtout une fraction influente de l'opinion publique romaine attachée à la simplicité des coutumes ancestrales (mos maiorum) et qui reproche à Scipion ses mœurs influencées par la culture grecque : goût des bains, des banquets, du gymnase, des conversations philosophiques. L'historien Pierre Grimal résume la situation par cette formule devenue classique : « Au conservatisme moral et politique de Caton s'oppose l'impérialisme pacificateur du philhellène Scipion »[16].
Le puritanisme de Caton se manifeste dès 195 av. J.-C., lorsqu'il s'oppose à l'abrogation de la lex Oppia, loi somptuaire votée au cours de la deuxième guerre punique et interdisant aux femmes d'afficher une richesse trop ostentatoire. On touche là encore à l'opposition personnelle, car la femme de Scipion, Æmilia, aime le luxe et ne s'en cache pas[17].
Caton veut abattre Scipion, mais ce dernier est puissant. La chronologie des événements est confuse et les sources se contredisent sur certains points. Après avoir affaibli l'Africain en attaquant des membres de son entourage, Caton s'en prend directement à lui et à son frère Lucius. Lucius est poursuivi par deux tribuns nommés Quintus Petilius pour avoir détourné de l'argent gagné lors des batailles d'Asie. Le jour de la comparution publique, Scipion l'Africain monte à la tribune des Rostres et, ignorant superbement l'accusation, prononce ces mots restés célèbres : « Romains, c'est en ce jour que j'ai vaincu Hannibal et les Carthaginois en Afrique. Allons rendre grâces aux dieux ». La foule le suit en procession au Capitole, abandonnant les accusateurs sur place.
Tite-Live écrit avec justesse : « Ce fut là le dernier beau jour de P. Scipion ». Il se retire ensuite dans sa propriété de Linterne en Campanie et refuse de se présenter à son procès, alléguant des problèmes de santé. Les tribuns veulent exiger son retour à Rome ; mais le tribun Tiberius Sempronius Gracchus — pourtant ennemi personnel de Scipion, et père des futurs Gracques qui épouseront sa fille Cornelia — s'oppose à cette mesure et invoque la valeur de Scipion durant la deuxième guerre punique[18]. Les charges sont alors abandonnées.
La mort à Linterne (183 av. J.-C.)
[modifier | modifier le code]Scipion meurt à Linterne en 183 av. J.-C., presque la même année qu'Hannibal, qui se donne la mort en Bithynie pour échapper à l'extradition romaine, et que Philopœmen, capturé et empoisonné en Messénie. Trois des plus grandes figures militaires de l'époque hellénistique disparaissent ainsi à quelques mois d'intervalle.
Il refuse d'être enterré dans le célèbre tombeau des Scipions sur la via Appia. L'épitaphe traditionnelle de son tombeau à Linterne disait, selon Tite-Live et Valère Maxime : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os » (« Ingrata patria, ne ossa quidem mea habebis »). Ce mot d'adieu, devenu proverbial, scelle dans l'imaginaire occidental la figure du grand homme injustement traité par sa cité.
Le contexte de la deuxième guerre punique
[modifier | modifier le code]L'héritage de la première guerre punique
[modifier | modifier le code]Pour comprendre la trajectoire de Scipion l'Africain, il faut remonter au traité de paix qui mit fin à la première guerre punique en 241 av. J.-C. Vaincue lors de la bataille des îles Égates, Carthage avait dû abandonner la Sicile, puis, quelques années plus tard, la Sardaigne et la Corse — perte considérée par les Carthaginois, et notamment par la famille Barcide, comme une humiliation appelant revanche. C'est cette logique de revanche qui pousse Hamilcar Barca, puis son gendre Hasdrubal le Beau, et enfin son fils Hannibal Barca, à constituer en Hispanie une véritable principauté carthaginoise destinée à servir de base à une nouvelle guerre contre Rome.
Le célèbre serment d'Hannibal — par lequel le jeune Carthaginois aurait juré, sur l'autel d'un temple, de demeurer à jamais l'ennemi de Rome — devient l'élément déclencheur de la rivalité personnelle qui opposera, près de quarante ans durant, deux des plus grands stratèges de l'Antiquité : Hannibal et Scipion. Cette dimension presque tragique — deux hommes nés à dix ans d'intervalle, dont les destins se croisent à Cannes en 216, à Zama en 202, et même à Éphèse en 193 lors d'un dialogue rapporté par Tite-Live et Appien — fait de la deuxième guerre punique l'un des grands moments de l'histoire militaire universelle.
Le serment d'Éphèse
[modifier | modifier le code]Selon une anecdote célèbre rapportée par Tite-Live (XXXV, 14), Scipion et Hannibal se seraient rencontrés à Éphèse en 193 av. J.-C., alors qu'Hannibal s'était réfugié à la cour d'Antiochos III. Scipion aurait alors demandé à son ancien adversaire : « Quel a été, à ton avis, le plus grand général de tous les temps ? » Hannibal aurait répondu : Alexandre le Grand. Et le second ? Pyrrhus. Et le troisième ? « Moi-même », aurait dit le Carthaginois. À cette réponse, Scipion aurait éclaté de rire et demandé : « Et si tu m'avais vaincu ? » Hannibal aurait alors répliqué : « Je me serais mis avant Alexandre ».
L'authenticité historique de cette rencontre est contestée — elle est probablement une élaboration littéraire postérieure —, mais elle témoigne de la dimension presque mythique que prit, dès l'Antiquité, le duel entre les deux hommes. Le philosophe Plutarque reprendra l'anecdote dans ses Œuvres morales, et toute la tradition humaniste, de Pétrarque à Montesquieu, en fera l'un des grands topoi de la sagesse antique sur la gloire militaire.
L'évolution stratégique du conflit
[modifier | modifier le code]La deuxième guerre punique se déroule sur un théâtre d'opérations exceptionnellement étendu pour l'époque : il englobe l'Italie (où opère Hannibal pendant quinze ans), l'Hispanie (où s'illustrent successivement les deux Scipions, le père et le fils), la Sicile (théâtre des opérations de Marcus Claudius Marcellus contre Syracuse), la Sardaigne, la Macédoine (où la première guerre macédonienne éclate en parallèle), et enfin l'Afrique. C'est la première guerre véritablement « mondiale » que l'historiographie moderne ait identifiée dans l'Antiquité.
Scipion ne devient pas par hasard le héros de cette guerre. Sa carrière prend forme à mesure que le conflit s'élargit, et son ascension correspond, presque littéralement, à l'élargissement progressif des horizons stratégiques de Rome : du défensif italien (Cannes, 216) au théâtre hispanique (211-206), puis au théâtre africain (204-201), et enfin au théâtre asiatique (190). En quinze ans, l'aire d'opérations romaine quadruple, et Scipion en est à la fois l'acteur et le symbole.
Postérité
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La construction d'une figure héroïque
[modifier | modifier le code]Dès l'Antiquité, Scipion l'Africain devient une figure héroïque exemplaire, comparée à Alexandre le Grand. Cicéron le met en scène dans le dernier livre de son traité politique De Republica, dans la célèbre partie dite du Songe de Scipion (Somnium Scipionis). En rêve, son petit-fils Scipion Émilien le rencontre au ciel, et apprend que l'âme des héros qui se sont dévoués à leur patrie et l'ont sauvée y a une place assurée éternellement[19]. Ce Songe, conservé grâce au commentaire de Macrobe au Ve siècle, devient l'un des textes les plus lus du Moyen Âge et exerce une influence considérable sur la pensée néoplatonicienne, sur Dante et sur l'astronomie médiévale.
Ultérieurement, Plutarque rédige une Vie de Scipion l'Africain parallèle à celle d'Épaminondas : ce texte s'est malheureusement perdu, ce qui constitue l'une des lacunes les plus regrettées du corpus plutarquien. Lucien de Samosate met en scène Scipion dans ses Dialogues des morts. Silius Italicus, au Ier siècle, lui consacre une large partie de sa Punica, vaste épopée latine sur la deuxième guerre punique, où il dépeint un Scipion héroïque visité en songe par les Vertus.
Pétrarque et la Renaissance
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Pétrarque consacre à Scipion l'Africain le poème épique latin en neuf chants (et inachevé) L'Afrique (Africa), qu'il considérait comme son œuvre la plus importante et qui lui valut, en 1341, le couronnement comme poeta laureatus au Capitole. Au début du poème (chant I), il reprend le thème du songe : cette fois c'est Scipion l'Africain, et non Scipion Émilien comme chez Cicéron, qui rencontre en rêve son père avant de se lancer à la conquête de l'Afrique. Pétrarque fait de Scipion « un juste, digne d'être accueilli parmi les élus après sa mort, un porteur des valeurs chrétiennes avant la lettre, purifié par l'eau et le feu […] »[20].
Fasciné par le héros, le poète en fait « un être parfait […], un être qui réunit en lui les traits du sage stoïcien et les vertus du chrétien »[21]. Il domine le poème par sa stature morale et physique (Africa, IV, 55-58) et par son esprit religieux (Africa, IV, 115-122). On est parfois proche du récit hagiographique (livre IV). Dans l'opposition entre Carthage et Rome, Pétrarque projetterait son propre nationalisme italien naissant[22].
Iconographie : la « Continence de Scipion »
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L'épisode de la Continence de Scipion (Continentia Scipionis) — le général rendant à un chef ibère sa fiancée prisonnière sans rançon — devient à partir du XVe siècle l'un des sujets de prédilection de la peinture d'histoire européenne. On le retrouve sous le pinceau de Nicolas Poussin (plusieurs versions), de Le Dominiquin, de Pompeo Batoni, d'Anton Raphael Mengs, de Giambattista Tiepolo (fresque Scipion et l'esclave, 1731, Palazzo Dugnani de Milan), de Sebastiano Ricci et de Jean-François de Troy. La scène incarne, à l'âge classique, la figure exemplaire de la maîtrise des passions et de la magnanimité du vainqueur — les virtutes romaines réinterprétées à l'aune de la morale chrétienne et de la pédagogie princière.
L'iconographie de Scipion est par ailleurs problématique. Le seul portrait identifié avec une probabilité raisonnable est le buste dit « buste de Sylla » du musée archéologique national de Naples, que Henri Etcheto a proposé en 2012 de rendre à Scipion en montrant qu'il provenait selon toute vraisemblance de la façade du tombeau des Scipions[1]. Plusieurs autres têtes chauves longtemps identifiées à Scipion ont en réalité été reconnues comme des bustes de prêtres isiaques postérieurs à l'époque républicaine.

Peinture et sculpture
[modifier | modifier le code]Outre les nombreuses Continences de Scipion déjà évoquées, plusieurs autres épisodes de la vie de l'Africain ont inspiré les arts visuels :
- la Magnanimité de Scipion (Sebastiano Ricci, v. 1706, Royal Collection ; Giovanni Battista Tiepolo, v. 1725-1730), qui célèbre la générosité du général envers les vaincus ;
- le Triomphe de Scipion (Jules Romain, 1532-1535, Louvre ; tapisseries de Bruxelles d'après Giulio Romano, conservées aujourd'hui à Vienne et Madrid) ;
- la Mort de Sophonisbe (épisode lié, traité par Le Guerchin, Pietro da Cortona, Giambattista Pittoni) ;
- le Songe de Scipion (Raphaël, 1504, National Gallery de Londres : un petit panneau de jeunesse mettant en scène le jeune général-philosophe arbitrant entre Vertu et Volupté).
La sculpture publique, en revanche, n'a guère célébré Scipion : les rares représentations modernes (statue de l'École des beaux-arts de Paris ; figure allégorique sur la colonnade du Panthéon parisien) sont des œuvres de moindre envergure. La rareté relative de ces hommages monumentaux — comparée par exemple au foisonnement des statues d'Hannibal en France au XIXe siècle — tient en partie à l'absence de patrie nationale revendiquant exclusivement Scipion, à la différence d'Hannibal pour le Maghreb ou de César pour la France.
Musique et opéra
[modifier | modifier le code]Outre la Il sogno di Scipione (K. 126) de Mozart (1772) déjà mentionnée, plusieurs compositeurs baroques ont consacré des opéras à Scipion :
- Francesco Cavalli, Scipione affricano (1664), opéra en trois actes sur livret de Niccolò Minato, créé à Venise et représenté à plusieurs reprises au XVIIe siècle ;
- Antonio Caldara, Scipione nelle Spagne (1722) ;
- Luca Antonio Predieri et Niccolò Jommelli, plusieurs Scipione tirés de livrets métastasiens ;
- Haendel, Scipione (HWV 20, 1726), opéra en trois actes créé à Londres, dont la marche d'ouverture deviendra par la suite la marche officielle des Grenadier Guards britanniques — autre exemple de la diffusion mémorielle internationale du personnage ;
- Vivaldi, Scipione (livret perdu, mentionné dans le catalogue de l'éditeur Le Cène).
L'argument de la plupart de ces œuvres reprend l'épisode de la « Continence » : Scipion partagé entre l'amour et le devoir, qui finit par renoncer à la jeune captive et l'unit à son fiancé. C'est le triomphe musical de la virtus romaine, idéalisée par l'esthétique baroque puis classique.
Dans la fiction et la culture populaire
[modifier | modifier le code]Commandé par Mussolini, le film Scipion l'Africain (Scipione l'Africano, 1937) de Carmine Gallone est un rare exemple de film consacré à Publius. Il s'agit d'un film de propagande fasciste, destiné selon Luigi Freddi, chef de la direction générale de la cinématographie italienne, à « traduire en image l'identité essentielle qui unit la Rome de la conquête africaine et celle de la conquête éthiopienne »[23],[24].
La figure de Scipion connaît un regain d'intérêt depuis le début du XXIe siècle, particulièrement en bande dessinée. Scipion est l'un des personnages du manga Drifters de Kōta Hirano, on peut aussi citer la série franco-belge Alix Senator de Valérie Mangin et Thierry Démarez (Casterman, depuis 2012), où le souvenir de Scipion est évoqué à plusieurs reprises. Il est consacré dans le manga Ad Astra du mangaka Mihachi Kagano : cette œuvre retrace le déroulement de la deuxième guerre punique qui oppose le célèbre général et stratège carthaginois Hannibal Barca à Scipion, ainsi que l'ascension de ce dernier jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Le personnage de Scipio dans la série BD Freaks' Squeele : Funérailles de Florent Maudoux, apparaissant dans une uchronie de la Rome antique, y fait également référence. Dans la série télévisée d'animation Code Lyoko, son nom en latin (Scipio) permet d'accéder au cinquième territoire. Plus récemment, Scipion figure parmi les chefs jouables de la civilisation romaine dans plusieurs jeux vidéo de stratégie historique, notamment Total War: Rome II (Creative Assembly, 2013) et Imperator: Rome (Paradox Interactive, 2019).
Dans le roman historique, plusieurs ouvrages romanesques contemporains lui ont été consacrés, notamment Scipio de Ross Leckie (1998, traduit en français en 2002), The Last Mortal Bond de Brian Staveley (sous une forme transposée fantastique), ainsi que la trilogie Scipio Africanus du romancier britannique Anthony Riches (2018-2020). Ces œuvres, popularisées par le succès du roman historique antique depuis les années 2000, contribuent à maintenir vivace la mémoire du général dans la culture populaire occidentale.
Vie privée, mœurs et personnalité
[modifier | modifier le code]Famille et descendance
[modifier | modifier le code]Scipion épouse vers 213 av. J.-C. Æmilia Tertia, fille du consul Lucius Aemilius Paullus mort à Cannes. Cette alliance entre les deux plus grandes gentes patriciennes hellénophiles de Rome est l'un des piliers du « cercle des Scipions » qui domine la vie politique romaine pendant deux générations. De ce mariage naissent quatre enfants :
- Publius Cornelius Scipio, augure, de santé fragile, qui adopte vers 168 av. J.-C. son cousin Publius Cornelius Aemilianus, futur Scipion Émilien, destructeur de Carthage en 146 av. J.-C. ;
- Lucius Cornelius Scipio, préteur, dont la carrière reste modeste ;
- Cornelia Africana, mère des Gracques, modèle de la matrona romaine, qui refusera après son veuvage la main du roi d'Égypte Ptolémée VIII pour se consacrer à l'éducation de ses fils ;
- Cornelia Major, épouse de Publius Cornelius Scipio Nasica Corculum, elle-même descendante des Cornelii.
À travers Cornelia Africana, Scipion l'Africain est le grand-père maternel de Tiberius Sempronius Gracchus et de Caius Sempronius Gracchus — les deux frères populares qui, soixante ans plus tard, tenteront de réformer en profondeur l'État romain par leurs lois agraires et frumentaires. Par cette filiation, l'héritage de Scipion irrigue, paradoxalement, le grand mouvement réformateur de la fin du IIe siècle av. J.-C., à l'origine des troubles civils qui mèneront aux guerres civiles du Ier siècle av. J.-C..
Caractère et mœurs
[modifier | modifier le code]Les sources antiques s'accordent à décrire Scipion comme un homme d'une grande prestance physique, doté d'une éloquence soutenue, d'une mémoire exceptionnelle et d'une affabilité naturelle qui contrastait avec la rudesse traditionnelle de la noblesse romaine. Polybe insiste particulièrement sur sa eutuchía — un mélange de chance, d'intuition et de calcul — qui lui permet de saisir les occasions favorables au moment opportun.
Sa générosité envers les vaincus est l'un des traits les plus constamment soulignés. La libération sans rançon des otages hispaniques après la prise de Carthago Nova, le retour de la fiancée d'Allutius, le respect témoigné aux ambassadeurs carthaginois après Zama, le geste réciproque envers Antiochos III à propos de son fils prisonnier : tous ces épisodes font de la clementia une des marques de fabrique du personnage. Le discours politique romain en fera, dès Cicéron, l'une des vertus cardinales du grand homme — vertu que reprendront plus tard Jules César (clementia Caesaris) et Auguste dans leur propagande.
Mais cette image bienveillante a aussi sa contrepartie sombre : la répression sanglante des mutins de Sucro en 206, le sac de Carthago Nova, la liquidation politique de Pleminius, le piège tendu à Syphax. Scipion sait, lorsque la situation l'exige, faire preuve d'une dureté impitoyable. C'est précisément cette dualité — magnanimité calculée et fermeté implacable — qui en fait, aux yeux des historiens modernes, l'un des premiers exemples du « grand politique » au sens machiavélien du terme.
Fortune et style de vie
[modifier | modifier le code]Le butin tiré des campagnes d'Hispanie et d'Afrique fait de Scipion l'un des hommes les plus riches de Rome, sans être pour autant le plus riche : la lex Voconia n'existant pas encore, sa fortune se transmet librement à ses héritiers. Sa villa de Linterne, en Campanie, est célèbre dans l'Antiquité pour sa simplicité relative — Sénèque, au Ier siècle apr. J.-C., y fera un pèlerinage et la décrira dans la Lettre à Lucilius n° 86 comme un modèle de frugalité républicaine, par contraste avec le luxe ostentatoire de son époque.
Ce contraste est cependant trompeur : à Rome même, la maison de Scipion sur la pente du Palatin est connue pour son raffinement et l'on y reçoit, selon Polybe, dans un cadre directement influencé par les usages de l'aristocratie hellénistique. Æmilia, sa femme, possède un attelage et des bijoux qui scandalisent les défenseurs du mos maiorum. C'est ce mélange d'austérité de façade et de raffinement réel — cette « hellénisation maîtrisée » — qui caractérise le mode de vie scipionien et qui annonce, à bien des égards, le mode de vie des grandes gentes impériales.
Réception et héritage politique
[modifier | modifier le code]Scipion modèle des « grands hommes » républicains
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L'ombre de Scipion plane sur toute l'histoire politique romaine de la fin de la République. Son cognomen ex virtute inaugure une pratique qui sera reprise par tous les grands généraux suivants : Macedonicus, Achaicus, Numidicus, puis Magnus et enfin l'Imperator lui-même. Le « commandement extraordinaire » obtenu en 210 av. J.-C., bien que circonscrit aux circonstances de la guerre punique, devient un précédent invoqué à plusieurs reprises au cours du Ier siècle av. J.-C. : par Pompée lors de la guerre contre les pirates en 67, par Jules César lors de la guerre des Gaules, et même par les triumvirs en 43.
Cicéron, dans son De Oratore et dans son De Officiis, fait de Scipion l'incarnation idéale du vir bonus dicendi peritus : l'homme de bien, qui parle bien, qui agit bien, et qui place le service de la République au-dessus de tout intérêt personnel. Cette image idéalisée, transmise par tout le système éducatif romain (les exempla de Valère Maxime, les déclamations rhétoriques), traverse intacte l'Antiquité tardive et le Moyen Âge pour réémerger, transfigurée, dans la pensée politique de la Renaissance.
Scipion dans la pensée politique moderne
[modifier | modifier le code]L'humaniste florentin Nicolas Machiavel, dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live (livre III, chapitres 19-22), consacre plusieurs développements à Scipion l'Africain — qu'il oppose à Hannibal dans une réflexion sur la place respective de la sévérité et de la clémence dans le commandement militaire. Pour Machiavel, la modération de Scipion à l'égard de ses soldats faillit lui coûter cher (mutinerie de Sucro), tandis que la dureté d'Hannibal lui assura une discipline de fer. Mais Machiavel reconnaît qu'au-delà de cette divergence tactique, la vertu de Scipion lui valut une popularité durable que la sévérité d'Hannibal ne put jamais lui apporter.
Montesquieu, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), présente Scipion comme l'archétype du général-citoyen républicain, dont la grandeur même finit par menacer l'équilibre des institutions — anticipant l'analyse moderne du « bonapartisme » dans la République romaine.
Charles Rollin, dans son Histoire ancienne (1730-1738), ouvrage de référence pour des générations de collégiens français, dresse de Scipion un portrait édifiant qui marquera, par exemple, la jeunesse de Bonaparte : on sait que Napoléon, sur l'île de Sainte-Hélène, plaçait Scipion parmi les sept plus grands généraux de l'histoire (avec Alexandre, Hannibal, César, Gustave-Adolphe, Turenne et Frédéric II).
Le « rêve de Scipion » dans la culture européenne
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Le Songe de Scipion (Somnium Scipionis), sixième livre du De Republica de Cicéron, occupe une place singulière dans la culture européenne. Conservé grâce au commentaire qu'en fit Macrobe au début du Ve siècle, il est lu pendant tout le Moyen Âge comme l'un des grands textes platoniciens latins. Boèce s'en inspire dans la Consolation de la Philosophie ; Dante le cite explicitement dans la Divine Comédie ; Geoffrey Chaucer en fait l'argument du Parlement des oiseaux ; Beethoven est dit avoir admiré le Songe au point d'envisager de le mettre en musique.
Au XVIIIe siècle, le jeune Mozart compose à seize ans la Il sogno di Scipione (K. 126, 1772) — un azione teatrale sur livret de Métastase — qui met en scène le jeune Scipion partagé entre les déesses de la Fortune et de la Constance. Bien que mineure dans l'œuvre de Mozart, cette partition prolonge dans la musique classique l'extraordinaire postérité du personnage.
L'image religieuse et l'« inspiration divine »
[modifier | modifier le code]L'un des aspects les plus discutés de la personnalité historique de Scipion concerne son rapport à la religion. Polybe, pourtant rationaliste, rapporte que Scipion entretenait délibérément une réputation d'inspiration divine, fréquentant le temple de Jupiter Capitolin avant chaque décision importante. Tite-Live développe cette dimension en mentionnant des rêves prémonitoires, des présages favorables, et une intimité particulière avec Neptune — au point que les soldats croient à une bénédiction du dieu de la mer lors de la prise de Carthago Nova.
Les historiens modernes oscillent entre deux interprétations : pour les uns (Theodor Mommsen, Pierre Grimal), Scipion est un homme sincèrement religieux, marqué par un mysticisme oriental précoce ; pour les autres (Scullard, Etcheto), il s'agit avant tout d'une construction politique consciente, visant à asseoir son ascendant sur des troupes superstitieuses et sur un peuple romain attaché aux signes divins. Dans tous les cas, cette image religieuse constitue l'un des ressorts principaux de son aura — et l'une des cibles favorites de Caton, qui dénoncera dans les pratiques étrangères de Scipion une menace pour le mos maiorum.
Scipion et la tradition philhellénique
[modifier | modifier le code]L'un des apports majeurs des recherches récentes — notamment l'ouvrage de référence d'Henri Etcheto, Les Scipions (Ausonius, 2012) — a été de réinscrire la carrière de Scipion dans la longue tradition philhellénique de la branche des Cornelii Scipiones, qui s'étendra jusqu'à Scipion Émilien et au cercle de Polybe et Panétius de Rhodes. Scipion l'Africain n'est pas un cas isolé : il s'inscrit dans une dynamique familiale d'ouverture culturelle qui contribuera à orienter Rome vers la civilisation hellénistique pendant tout le IIe siècle av. J.-C..
Cette dimension a longtemps été sous-évaluée par l'historiographie nationaliste italienne du XIXe siècle, qui voyait en Scipion un héros « purement romain ». Les travaux modernes (Pierre Grimal, Le siècle des Scipions, 1975 ; P. François, 2006) ont au contraire montré que la victoire de Zama est aussi celle d'une certaine idée de Rome, ouverte, plurielle, hellénisée — préfigurant l'impérialisme « culturel » des derniers siècles républicains.
L'historiographie contemporaine
[modifier | modifier le code]L'historiographie contemporaine a profondément renouvelé la compréhension du personnage. Si les ouvrages de Scullard (1930, 1970) demeurent des classiques, plusieurs contributions majeures ont enrichi le tableau au cours des dernières décennies :
- Pierre Grimal (Le siècle des Scipions, 1953, rééd. 1975) replace Scipion dans le grand mouvement d'hellénisation romaine du IIe siècle av. J.-C., en insistant sur la dimension culturelle de son action ;
- Henri Etcheto (Les Scipions, Ausonius, 2012) reconstitue, à partir des sources textuelles, épigraphiques et iconographiques, l'histoire prosopographique complète des Cornelii Scipiones et propose la réattribution du « buste de Sylla » de Naples à Scipion lui-même ;
- Richard Miles (Carthage Must Be Destroyed, 2010) et Dexter Hoyos (Hannibal's Dynasty, 2003 ; Mastering the West, 2015) éclairent la figure de Scipion par le « miroir » de ses adversaires carthaginois ;
- Laurent Gohary (Scipion l'Africain, Belles Lettres, 2023) propose la première biographie française de référence en quarante ans, intégrant l'ensemble des acquis archéologiques et numismatiques récents.
L'iconographie a elle aussi fait l'objet de réévaluations importantes : le rejet du « type isiaque » comme portrait de Scipion (Babelon, 1941, suivi par tous les chercheurs modernes) a définitivement écarté plusieurs bustes longtemps associés à son nom. Ne subsistent comme vraisemblables que le « buste de Sylla » de Naples (réattribution Etcheto, 2012) et, plus discutablement, certains revers monétaires d'époque sertorienne et impériale.
Lieux de mémoire
[modifier | modifier le code]Le tombeau des Scipions à Rome
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Le tombeau des Scipions (sepulcrum Scipionum), découvert en 1614 puis fouillé systématiquement à partir de 1780, se trouve sur la via Appia, à proximité de la porte Capène. Il s'agit d'un hypogée familial creusé dans le tuf, contenant les sarcophages de plusieurs membres de la gens Cornelia : on y a notamment retrouvé le célèbre sarcophage de Lucius Cornelius Scipio Barbatus (consul en 298 av. J.-C., arrière-grand-père de l'Africain), aujourd'hui conservé aux musées du Vatican. Scipion l'Africain n'y fut pas inhumé — conformément à ses volontés —, mais une statue le représentant ornait, selon Tite-Live, la façade extérieure du monument. C'est de cette façade que proviendrait, selon Henri Etcheto, le célèbre buste de Naples.
Linterne et la Campanie
[modifier | modifier le code]Linterne, lieu de retraite et de mort de Scipion, est aujourd'hui une localité de la commune de Giugliano in Campania, au nord de Naples. Les vestiges de la villa scipionienne, longtemps considérés comme un lieu de pèlerinage par les voyageurs antiques (Sénèque y mentionne en 64 apr. J.-C. la baignoire austère du grand homme), ont été en grande partie détruits par les aménagements successifs. Subsistent quelques structures d'époque républicaine et impériale, ainsi qu'un fragment d'inscription funéraire, exposés au musée archéologique des Champs Phlégréens de Bacoli.
Le « tombeau de Scipion » de Sétif
[modifier | modifier le code]À Sétif (Sitifis), en Algérie, un mausolée romain monumental d'époque impériale a longtemps été appelé localement « tombeau de Scipion » — appellation impropre[25],[26], le monument étant postérieur de plusieurs siècles à l'Africain. Mais cette tradition algérienne témoigne de l'extraordinaire diffusion mémorielle du personnage à travers toute l'aire méditerranéenne, jusque dans les anciens royaumes numides dont son allié Massinissa fut le premier souverain unifié.
Toponymie et numismatique
[modifier | modifier le code]Aucune ville romaine n'a porté le nom de Scipion l'Africain — l'usage de baptiser les colonies d'après les fondateurs ne s'imposera qu'avec Sylla et César. En revanche, son effigie apparaît sur plusieurs émissions monétaires de la fin de la République, frappées par des descendants des Cornelii Scipiones : notamment les denarii de Quintus Caecilius Metellus Pius Scipio (49-46 av. J.-C.), qui revendiquait sa filiation scipionienne dans le contexte de la guerre civile contre César.

Sur ces monnaies, Scipion apparaît en buste lauré, avec la légende Q. METEL. PIVS SCIPIO IMP.
L'art militaire de Scipion
[modifier | modifier le code]Les réformes tactiques attribuées à Scipion
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Plusieurs innovations dans l'art militaire romain sont traditionnellement attribuées, totalement ou partiellement, à Scipion l'Africain. La plus discutée est la modification du recrutement et de l'équipement des légions qu'il rassemble en Hispanie après 210 av. J.-C. Selon Polybe (XI, 23) et certains historiens modernes (notamment Lawrence Keppie, The Making of the Roman Army, 1984), Scipion aurait :
- allégé l'équipement défensif du légionnaire, jusque-là très lourd, en remplaçant la cotte de mailles ou la cuirasse anatomique par des protections plus légères pour ses fantassins de seconde ligne (principes) ;
- généralisé l'usage du gladius hispaniensis — l'épée courte hispanique adoptée par les Romains après les campagnes d'Espagne, dont la diffusion universelle dans l'armée romaine est probablement liée à son commandement ;
- perfectionné l'usage des hastati, principes et triarii en colonnes flexibles plutôt qu'en lignes continues, anticipant ainsi la disposition manipulaire « en damier » qui caractérisera l'armée romaine de la fin du IIIe siècle av. J.-C. et du début du IIe siècle av. J.-C..
Ces réformes — dont l'attribution exclusive à Scipion est aujourd'hui contestée par plusieurs historiens (Michael Bishop, Dexter Hoyos), qui y voient plutôt l'aboutissement d'évolutions plus longues — n'en demeurent pas moins associées à son nom dans la tradition.
L'usage de la cavalerie numide
[modifier | modifier le code]L'un des apports majeurs de Scipion à l'art militaire romain est sans doute l'intégration systématique de la cavalerie numide dans le dispositif tactique. Avant lui, la cavalerie romaine, recrutée dans les rangs des equites, était relativement peu nombreuse et opérait essentiellement sur les ailes en soutien de l'infanterie. À partir de l'alliance avec Massinissa (206 av. J.-C.), Scipion incorpore plusieurs milliers de cavaliers numides, redoutables tireurs à cheval et excellents éclaireurs. Cette cavalerie devient l'élément décisif de la victoire de Zama : c'est elle qui, après avoir dispersé la cavalerie carthaginoise, revient sur les arrières de l'infanterie d'Hannibal et la prend en tenaille.
Cette « numidisation » de l'armée romaine annonce le grand mouvement de recrutement d'auxiliaires non italiens qui caractérisera tout le Ier siècle av. J.-C. et l'époque impériale. Sur ce plan, Scipion peut être considéré comme l'un des inventeurs de l'armée multinationale romaine.
L'art du siège
[modifier | modifier le code]La prise de Carthago Nova (209 av. J.-C.) demeure l'un des modèles les plus étudiés de l'art du siège antique. Selon le récit de Polybe (X, 8-15) — manifestement informé par Caius Lælius, témoin direct —, Scipion combine plusieurs procédés que la tradition occidentale n'avait pas encore systématisés :
- la reconnaissance préalable du terrain par interrogation des populations locales (les pêcheurs renseignant Scipion sur les marées de la lagune nord) ;
- l'attaque combinée terre-mer, en exploitant la flotte commandée par Lælius ;
- l'attaque diversionnaire massive sur le secteur le mieux défendu, pour détourner les forces ennemies du secteur réellement visé ;
- l'exploitation d'une faille topographique (la lagune basse à marée descendante) ;
- la mise en scène religieuse de l'opération, présentée comme une intervention miraculeuse de Neptune.
Ces procédés se retrouveront, presque trait pour trait, dans les sièges de Marius devant Capsa (107 av. J.-C.) et de César devant Alésia (52 av. J.-C.). Polybe les analyse avec une remarquable précision technique, et leur étude est devenue, dès l'Antiquité tardive, l'un des passages obligés de la formation des officiers romains : on trouve la prise de Carthago Nova dans les Stratagèmes de Frontin et dans le De re militari de Végèce.
La guerre psychologique
[modifier | modifier le code]Scipion est également l'un des premiers généraux romains à exploiter systématiquement ce que les historiens militaires appellent aujourd'hui la « guerre psychologique ». Plusieurs procédés se retrouvent dans toutes ses campagnes :
- la mise en scène de l'inspiration divine (visites au Capitole avant chaque campagne, présentation de la marée comme intervention de Neptune, songes prémonitoires rapportés à ses soldats) ;
- la libération calculée des otages et des prisonniers, qui transforme des ennemis en alliés (Allutius, otages de Carthago Nova, fils d'Antiochos III) ;
- la diplomatie offensive auprès des chefs locaux (Syphax, Massinissa, alliés ibères) avant même l'engagement militaire ;
- l'usage de symboles — surnoms (Africanus), monuments (façade du tombeau des Scipions), cérémonies (triomphe de 201) — pour ancrer son prestige dans la mémoire collective.
L'historien militaire britannique John Frederick Charles Fuller, dans The Generalship of Alexander the Great (1958) puis dans The Decisive Battles of the Western World (1954-1956), considère que Scipion a inventé, plus de deux mille ans avant Clausewitz, la conception « totale » de la guerre comme prolongement de la politique par d'autres moyens : pour Fuller, Zama n'est pas seulement une bataille, c'est l'aboutissement d'une stratégie politico-militaire menée méthodiquement pendant treize ans, depuis le débarquement à Tarraco en 210 jusqu'au traité de paix de 201.
Une révolution tactique
[modifier | modifier le code]Plusieurs historiens militaires modernes — au premier rang desquels le britannique Basil Liddell Hart, dans son ouvrage A Greater Than Napoleon: Scipio Africanus (1926) — ont souligné le caractère novateur de l'art militaire de Scipion. Là où la tactique romaine traditionnelle reposait sur la charge frontale du légionnaire et sur la solidité du dispositif manipulaire, Scipion introduit, dès la prise de Carthago Nova, plusieurs innovations majeures qui annoncent la guerre de manœuvre :
- la valorisation du renseignement préalable (interrogation des pêcheurs sur les marées avant Carthago Nova, observation des camps de Syphax et d'Hasdrubal pendant les pourparlers de 203) ;
- la combinaison étroite de l'infanterie lourde, de la cavalerie légère numide et des manœuvres tournantes (Ilipa, Zama) ;
- l'emploi délibéré de feintes, de diversions nocturnes et d'attaques combinées (incendie du camp numide en 203) ;
- la réorganisation tactique des manipules en colonnes pour absorber la charge des éléphants (Zama).
Ces innovations en font, pour Liddell Hart, le précurseur d'une « approche indirecte » que le théoricien britannique reconnaîtra plus tard chez Bélisaire, chez Maurice de Saxe, chez Napoléon ou chez Erwin Rommel. Pour Howard H. Scullard, plus prudent, c'est la conjugaison du sens politique, du charisme religieux et de la rigueur logistique qui caractérise davantage le génie de Scipion : « Il fut, plus que tout autre, le premier Romain à comprendre la guerre comme un fait total, mêlant diplomatie, religion, économie et stratégie ».
Scipion et la mémoire algérienne et tunisienne
[modifier | modifier le code]Massinissa, le Maghreb antique et l'imaginaire postcolonial
[modifier | modifier le code]La figure de Scipion l'Africain occupe une place ambivalente dans la mémoire historique des pays du Maghreb. D'un côté, il est le destructeur des ambitions méditerranéennes de Carthage et l'artisan d'une domination romaine qui s'imposera durablement sur l'Afrique du Nord. De l'autre, il est l'allié de Massinissa — premier roi unifié des Numides — et donc, indirectement, l'un des artisans de l'émergence d'une Numidie indépendante qui sera, pour les historiographies algérienne et tunisienne contemporaines, l'une des matrices d'une identité nationale antique.
Dans son ouvrage L'Aurès, vie et mort d'une terre punique (1959, rééd. 1994), Mahfoud Kaddache souligne ainsi l'importance, pour la mémoire algérienne, du rôle joué par Massinissa dans la libération du sol numide de la tutelle carthaginoise — rôle qui n'aurait pas été possible sans l'alliance avec Scipion. À l'inverse, du côté tunisien, l'historiographie de la Carthage antique (notamment les travaux de M'hamed Hassine Fantar, Abdelmajid Ennabli) tend à présenter Scipion sous un jour plus sombre, comme l'instrument d'un impérialisme qui culminera, un demi-siècle plus tard, dans la destruction de Carthage par son petit-fils Scipion Émilien en 146 av. J.-C.
Le mausolée de Sétif
[modifier | modifier le code]Le « tombeau de Scipion » de Sétif, déjà mentionné, est un mausolée romain monumental de l'époque impériale, sans rapport historique avec l'Africain mais associé localement à son nom. Il fait partie des grands monuments funéraires antiques de l'Algérie orientale, comme le mausolée royal de Maurétanie (dit « tombeau de la Chrétienne »), le Médracen ou le mausolée d'Imedghassen. Sa préservation et sa mise en valeur constituent l'un des enjeux du patrimoine numido-romain algérien contemporain. Il a fait l'objet, en 2018, d'actes de vandalisme largement médiatisés (presse algérienne ; El Watan, 27 septembre 2018) qui ont relancé le débat sur la protection des sites archéologiques antiques en Algérie.
Une figure « partagée »
[modifier | modifier le code]Pour résumer, Scipion l'Africain est, à l'échelle méditerranéenne, l'une des rares figures antiques dont la mémoire est revendiquée — ou contestée — par plusieurs aires culturelles : par l'Italie (de Pétrarque à Mussolini), par l'Espagne (Sagonte, Carthagène, Itálica fondée par lui en 206 av. J.-C. et patrie de Trajan et d'Hadrien), par la France humaniste (Rollin, Montesquieu, Napoléon), par le Maghreb antique et postcolonial (Massinissa, Sétif, le « tombeau »), et par le monde anglo-saxon (Liddell Hart, Scullard). Cette pluralité mémorielle fait de lui, plus encore qu'Hannibal, un personnage véritablement « méditerranéen » — au sens fort que les historiens donnent aujourd'hui à ce terme depuis Fernand Braudel.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Etcheto 2012, p. 274–278.
- Son année de naissance est déduite d'une série d'évènements et de l'âge qu'il avait selon les historiens antiques. S'il a 17 ans lorsqu'il mène une charge pour sauver son père à la bataille du Tessin (218 av. J.-C.), 24 ans lorsqu'il est volontaire pour reprendre l'armée en Hispanie après la mort de son oncle et de son père (211 av. J.-C.) et 27 ans lorsqu'il mène une campagne victorieuse contre la Nouvelle Carthage sur les côtes d'Hispanie (209 av. J.-C.), alors il doit être né vers 236-235.
- ↑ Favier 2010, p. 33.
- ↑ Etcheto 2012, p. 159-180.
- ↑ Grimal 1975, p. 155-160.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXII, 53.
- ↑ Demi-victoire réalisée par Scipion lorsqu'il livra une bataille à Bæcula.
- ↑ Jean-Pierre Martin, Alain Chauvot et Mireille Cébeillac-Gervasoni, Histoire romaine, Paris, Armand Colin, 2010.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXVIII, 18.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXVIII, 45.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXIX, 25.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXIX, 29.
- ↑ Jean Babelon, « La tête d'isiaque du Cabinet des Médailles », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, vol. 38, 1941, p. 117–128.
- ↑ Jean Favier, Les Grandes Découvertes : d'Alexandre à Magellan, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, (1re éd. 1991), p. 33
- ↑ Scullard 1970, p. 130-131.
- ↑ Grimal 1975, p. 210.
- ↑ Polybe, Histoires, XXXI, 26.
- ↑ Tite-Live, Histoire romaine, livre XXXVIII, 52.
- ↑ Cicéron, De Republica, VI, XI et suiv.
- ↑ Rébecca Lenoir, « Présentation », in Pétrarque, L'Afrique, Grenoble, éd. Jérôme Millon, 2002, p. 26.
- ↑ Henri Lamarque, « Préface », in Pétrarque, L'Africa, Grenoble, éd. Jérôme Millon, 2002, p. 15.
- ↑ Henri Lamarque, « Préface » in Pétrarque, L'Afrique, Grenoble, éd. Jérôme Millon, 2002, p. 12-13.
- ↑ C'est-à-dire l'invasion de l'Éthiopie par les troupes mussoliniennes en 1936.
- ↑ Frédéric Martin, L'Antiquité au cinéma, Dreamland éditeur, 2002, p. 104.
- ↑ C'est de manière impropre que l'on nomme « tombeau de Scipion » un mausolée antique conservé près la ville de Colonia Nerviana Augusta Martialis Veteranorum Sitifensium (Sitifis), capitale de la Numidie sétifienne, dite aujourd'hui Sétif, dans l'Est algérien.
- ↑ Kamal Benaïcha, « Le tombeau de Scipion l'Africain « violé » », El Watan, 27 septembre 2018.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]Sources antiques
[modifier | modifier le code]- Polybe, Histoires, livres III, X, XI, XIV, XV.
- Tite-Live, Histoire romaine, livres XXI à XXXIX.
- Appien, Histoire romaine, livres Ibérique et Libyque.
- Cicéron, De Republica, VI (Songe de Scipion).
- Silius Italicus, Punica.
- Cornelius Nepos, De viris illustribus.
- Valère Maxime, Faits et dits mémorables.
Études modernes
[modifier | modifier le code]- Henri Etcheto, Les Scipions. Famille et pouvoir à Rome à l'époque républicaine, Bordeaux, Ausonius, coll. « Scripta Antiqua » (no 45), (ISBN 978-2-35613-073-0).
- P. François, « Externo more : Scipion l'Africain et l'hellénisation », dans P. François, L'hellénisation en Méditerranée Occidentale au temps des guerres puniques (260-180 av. J.-C.), 2006, p. 313-328.
- Laurent Gohary, Scipion l'Africain, Paris, Les Belles Lettres, , 416 p. (ISBN 978-2251454665).
- Pierre Grimal, Le siècle des Scipions. Rome et l'hellénisme au temps des guerres puniques, Aubier, , 2e éd..
- M. C. Howatson, Dictionnaire de l'Antiquité : Mythologie, Littérature, Civilisation, Paris, Robert Laffont, .
- (en) Howard Hayes Scullard, Scipio Africanus : Soldier and Politician, Thames and Hudson, .
- Gaetano De Sanctis, Scipione l'africano, Paris, Payot, .
- Luc Mary, Scipion l'Africain, le vainqueur d'Hannibal qui sauva Rome, Nouveau Monde, .
- E. Torregaray Pagola, La elaboración de la tradición sobre los Cornelii Scipiones: pasado histórico y conformación simbólica, Fundación Fernando el Católico, Zaragoza, 1998.
- (en) Richard Miles, Carthage Must Be Destroyed: The Rise and Fall of an Ancient Civilization, Penguin, .
- (en) B. H. Liddell Hart, A Greater Than Napoleon: Scipio Africanus, W. Blackwood, .
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
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- Ressource relative à la bande dessinée :
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- Treccani
- Universalis
- Scipion l'Africain
- Consul romain du IIIe siècle av. J.-C.
- Général de la République romaine du IIIe siècle av. J.-C.
- Général de la République romaine du IIe siècle av. J.-C.
- Consul de la République romaine
- Consul romain du IIe siècle av. J.-C.
- Personnalité de la deuxième guerre punique
- Personnage cité dans la Divine Comédie (Enfer)
- Naissance en 235 av. J.-C.
- Décès en 183 av. J.-C.
- Cornelii Scipiones
- Censeur romain du IIe siècle av. J.-C.
- Gouverneur romain d'Hispanie
- Triomphateur
