Après ses études, Hirschfeld passe les deux années suivantes à parcourir le monde, à donner des conférences et à écrire des articles. Il séjourne longtemps dans les grandes villes de France, d'Algérie, du Maroc, d'Italie et des États-Unis. Pendant son séjour de huit mois aux États-Unis, Hirschfeld se rend à Chicago pour documenter l'Exposition mondiale colombienne pour un journal allemand. Il devient fasciné par la sous-culture homosexuelle de la ville, frappé par ses similitudes avec celle de Berlin[6]. En conséquence, il commence à développer sa théorie sur l'universalité de l'homosexualité dans le monde ; il fait des recherches dans des livres et des articles de journaux sur l'existence de sous-cultures homosexuelles à Rio de Janeiro, Tanger et Tokyo, qui partagent toutes de nombreuses similitudes culturelles[6].
Frappé par le nombre de ses patients homosexuels qui ont des Suizidalnarben (« cicatrices laissées par des tentatives de suicide »), et marqué toute sa vie par le suicide par désespoir et honte d'un jeune lieutenant homosexuel en 1896, qu'il soignait - incident catalyseur de sa carrière de sexologue et de militant des droits des homosexuels[7] -, il se retrouve souvent à essayer de donner à ses patients une raison de vivre[8],[9],[4],[7]. Hirschfeld est également profondément affecté par le procès d'Oscar Wilde en 1895, auquel il fait souvent référence dans ses écrits[8].
En 1896, Hirschfeld publie sous le pseudonyme « Th. La Ramie » la brochure intitulée Sappho et Socrate, sur l'amour entre personnes de même sexe[4],[10]. La brochure soutient que l'homosexualité est un phénomène biologique naturel qui ne devrait pas être criminalisé, citant les mots de Friedrich Nietzsche : « Ce qui est naturel ne peut pas être immoral »[10].
Ses membres espéraient obtenir l'abolition du paragraphe 175 inscrit dans le code pénal allemand depuis 1871 et qui prévoyait des peines de prison et la suspension des droits civils pour ceux convaincus de s'être livrés à des « actes sexuels contre nature […], que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux ». Selon le comité, cette loi était inacceptable du fait qu'elle encourageait des formes de chantage. Il recueille au fil des années de nombreuses signatures dans le cadre de campagnes de pétition. La devise du comité, « per scientiam ad justitiam » (la justice grâce à la connaissance), reflète la conviction de Hirschfeld qu'une meilleure compréhension de l'homosexualité mènera à la disparition de l'hostilité à son égard. Hirschfeld, qui luttera sans relâche pour cet objectif, devient un personnage public en Allemagne[11].
Couverture de la publication Ce que doit savoir le peuple du troisième sexe ! par Magnus Hirschfeld, Leipzig (1901).
Afin de lutter pour cette dépénalisation, Hirschfeld reprend à son compte la théorie du « troisième sexe » développée par Karl Heinrich Ulrichs. Il avance l'idée de stades « intermédiaires sexuels » (en allemand, sexuelle Zwischenstufen) : une échelle allant, indépendamment du sexe biologique, de la masculinité à la féminité. L'homosexualité, considérée comme innée et comme une question, alors, d'ordre médical, ne pouvait être pénalement répréhensible.
Les positions de Hirschfeld ne font pas l'unanimité au sein du comité et des conflits apparaissent rapidement. Certains, comme Benedict Friedlaender(en), désapprouvent la comparaison que Hirschfeld fait entre homosexuels et handicapés. Ils estiment également que les « uraniens » ne sont pas nécessairement féminins. En 1903, une scission a lieu et certains, avec Adolf Brand, créent la Gemeinschaft der Eigenen (GdE) ou « communauté de l'unique » (à comprendre comme « communauté des gens singuliers »).
Dr. Magnus Hirschfeld (1919).
Hirschfeld fonde aussi en 1919 la première clinique transgenre au monde : l'Institut de Recherche sur le sexe à Berlin, qui fut plus tard détruit par des nazis qui entreprirent des autodafés avec la bibliothèque qui s'y trouvait. Ses écrits, conférences et ouvrages ont été d'une importance capitale pour la « révolution sexuelle » qui s'annonça au XXe siècle et ont eu une influence déterminante sur les travaux des scientifiques et chercheurs pionniers de la sexualité Wilhelm Reich et Alfred Kinsey.
L'idée portée par ce projet de loi continuera sa progression et, à la fin des années 1920, il sera sur le point d'être adopté ; mais la brutale montée du nazisme rendra cependant ce vote impossible.
En 1910, paraît la première monographie s'appuyant sur l'étude de 100 cas de travestissement. Hirschfeld y évoque ces femmes soldats aux comportements héroïques. En 1930, dans un ouvrage sur l’histoire de la sexualité dans la guerre, il mentionne dans une vignette une jeune femme de vingt ans qui revêt l’uniforme et se dit prête à répondre à l’appel de l’armée et à s'engager. Les faits se déroulent entre 1914-1918 dans l'armée allemande.
En 1947, dans un ouvrage publié à titre posthume, ce cas est développé plus en détail (Tréhel, 2013). Helene Deutsch, Hirschfeld, Freud, des médecins ayant partagé les mêmes théories écrivent, à la même période, sur des femmes combattantes revêtant l’apparat masculin, ce qui laisse supposer un lien entre les auteurs sur ce thème (Tréhel, 2015).
En 1903 et 1904, il entreprend une étude statistique auprès d'étudiants et de travailleurs par le biais de questionnaires anonymes. Ces études l'ont amené à conclure que la proportion d'homosexuels dans la population était de 1,5 %, tandis que le pourcentage de bisexuels serait de 3,5 %.
En 1918, il crée la Fondation du Dr Magnus Hirschfeld, et le il fonde l'Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft), qui est le premier au monde à se consacrer à l'étude des sexualités humaines.
En 1927, son film Gesetze der Liebe paraît. Il s'agit d'un film éducatif sur la sexualité, visant entre autres à combattre le paragraphe 175 du Code pénal allemand, qui condamne l'homosexualité[12].
Parade d'étudiants du parti nazi devant l'Institut de sexologie de Magnus Hirschfeld.
Dans les années 1920, ses conférences sont de plus en plus chahutées. À Munich en 1920, il est grièvement blessé au crâne et certains journaux annoncent même sa mort[13]. Juif, homosexuel et activiste pour les personnes homosexuelles et transgenres, il devient une cible de choix pour les nazis[13],[14][source insuffisante] : Adolf Hitler le surnomme ainsi « le Juif le plus dangereux d'Allemagne ». En 1930, il ne peut plus se sentir en sécurité dans son propre pays[14]. Il accepte alors une série de conférences aux États-Unis en 1931 et, suivant les mises en garde de ses amis, choisit de ne pas rentrer en Allemagne. Il reste en exil, d'abord à Zurich et à Ascona en Suisse, puis à Paris et enfin à Nice en France.
Consécutivement à la prise du pouvoir par Adolf Hitler, les nazis attaquent et pillent l'Institut de sexologie le ; ses bibliothèques alimentent les premiers autodafés nazis. La bibliothèque publique de l'Institut comprenait environ 10 000 livres pour la plupart rares en allemand et étrangers sur les sujets du sexe et du genre. Alors que certains matériaux sont brûlés immédiatement dans la rue à l'extérieur de l'Institut, d'autres sont chargés sur des camions et transportés pour le tri. Certains sont brûlés lors de l'autodafé sur la place de l'Opéra de Berlin le 10 mai, mais d'autres livres et périodiques de valeur d'antiquaires sont vendus à l'étranger, y compris certains qui sont rachetés par Hirschfeld lui-même car il visait à établir un nouvel institut en exil à Paris[15].
À la suite de ces événements, la citoyenneté de Hirschfeld est révoquée par le gouvernement nazi[16]. Il n'est jamais retourné en Allemagne, espérant toujours que la situation politique du pays s'améliore.
Pillage pour autodafé à la bibliothèque de l'Institut für Sexualwissenschaft de Hirschfeld (6 mai 1933)
Tout au long de son séjour en France, il continue à faire des recherches, à écrire, à faire campagne et à travailler pour établir un successeur français à son institut perdu à Berlin[17].
Sépulture de Magnus Hirschfeld, cimetière Caudade à Nice.
Son corps est incinéré et les cendres sont enterrées dans une simple tombe en granit gris au cimetière de Caucade à Nice, surmontée de son portrait de profil en bas-relief en bronze de l'artiste allemand Arnold Zadikow (1884-1943), qui, comme Hirschfeld, était originaire de la ville de Kolberg. Sur la dalle de sa tombe, l'épitaphe reprend la devise de son comité pour la dépénalisation des relations homosexuelles : « Per Scientiam ad Justitiam » (la justice grâce à la connaissance)[3].
Le , à l'occasion du 75e anniversaire de sa mort, l'association Mémorial de la déportation homosexuelle (MDH) et le Centre LGBT Côte d'Azur organisent une journée d'hommage et déposent sur sa tombe une gerbe portant la mention « Au pionnier de nos causes »[20].
Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen (Annuaire des échelons sexuels) par Herzfeld (1899).
Berlins Drittes Geschlecht, bei H. Seemann, Berlin u. Leipzig 1904 — Nachdruck: Verlag Rosa Winkel, 1991 (ISBN3-921495-59-8) ; Réédition de l'édition française de 1908 : « Les Homosexuels de Berlin, 1908 ». Notes, préface et nb. annexes de Patrick Cardon. Inclus : Ruth Margarete Roellig, « Les Lesbiennes de Berlin », 1928. Lille (France) : QuestionDeGenre/GKC, 2001.
Vom Wesen der Liebe. Zugleich ein Beitrag zur Lösung der Frage der Bisexualität, Verlag Max Spohr, Leipzig, 1906.
Die Transvestiten: Eine Untersuchung über den erotischen Verkleidungstrieb, mit umfangreichem kasuistischem und historischem Material, Verlag Alfred Pulvermacher, Berlin, 1910. L'édition de 1912 comporte des illustrations de Max Tilke[21].
Naturgesetze der Liebe: Eine gemeinverständliche Untersuchung über den Liebeseindruck, Liebesdrang und Liebesausdruck, Verlag "Wahrheit" Ferdinand Spohr, Leipzig, 1914.
Die Homosexualität des Mannes und des Weibes, Verlag Louis Marcus, Berlin, 1914.
Sexualpathologie. Ein Lehrbuch für Ärzte und Studierende, Bonn, 1916-1920.
Band I: Geschlechtliche Entwicklungsstörungen mit besonderer Berücksichtigung der Onanie ;
Band II: Sexuelle Zwischenstufen. Das männliche Weib und der weibliche Mann ;
Band III: Störungen im Stoffwechsel mit besonderer Berücksichtigung der Impotenz.
Sexualität und Kriminalität. Überblick über Verbrechen geschlechtlichen Ursprungs, Vienne, Berlin, Leipzig, New York, 1924.
Geschlechtskunde, auf Grund dreißigjähriger Forschung und Erfahrung bearbeitet, Stuttgart, 1926-1930.
Die Weltreise eines Sexualforschers. Bözberg-Verlag, Brugg 1933 — Neuausgabe: Martin Ebel (Hrsg.) Eichborn, Frankfurt a.M. 2006 (= Die Andere Bibliothek, 254) (ISBN3-8218-4567-8). Édition française : Le Tour du monde d'un sexologue. Gallimard, Paris, 1938 ; traduit de l'allemand par L. Gara.
Éducation sexuelle (avec Ewald Böhm), Éditions Montaigne, Paris, 1934 ; traduit de l'allemand par H. Scherdlin.
Racism, Victor Gollancz Ltd., édition posthume, Londres, 1938.
Von einst bis jetzt: Geschichte einer homosexuellen Bewegung 1897 - 1922. Schriftenreihe der Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft Nr. 1, Verlag rosa Winkel, Berlin 1986 (Nachdruck einer Artikelserie Magnus Hirschfelds für die Zeitschrift "Die Freundschaft").
L'écrivain Christopher Isherwood raconte sa visite de l'Institut de sexologie dans son roman Christopher et son monde.
L'écrivaine Brigitte Giraud prend Magnus Hirschfeld et le premier autodafé de ses écrits par les nazis comme sujets de son roman Jour de courage. Dans ce roman, un lycéen lyonnais de notre époque raconte ces évènements à ses camarades dans un exposé en cours d'histoire[22].
Le cinéaste Rosa von Praunheim réalise, en 1999, un film librement inspiré de la vie de Magnus Hirschfeld intitulé L'Einstein du sexe. Le surnom d'« Einstein du sexe » lui avait été donné ironiquement par la presse allemande de son vivant.
Dans la saison 2 de la série Transparent, des flashbacks dans le Berlin du début des années 1930 ont lieu dans l'Institut für Sexualwissenschaft de Magnus Hirschfeld, interprété par l'acteur Bradley Whitford[23].
↑ abc et dElena Mancini, Magnus Hirschfeld and the quest for sexual freedom: a history of the first international sexual freedom movement, Palgrave Macmillan, coll. « Critical studies in gender, sexuality, and culture », (ISBN978-0-230-10426-6).
↑ a et b(en) Heike Bauer, The Hirschfeld archives: violence, death, and modern queer culture, Temple University Press, coll. « Sexuality studies », (ISBN978-1-4399-1433-5 et 978-1-4399-1434-2), p. 21.
↑ a et bHirschfeld, Magnus (1922-1923). Winkel, Rosa (éd.). Von einst bis aujourd'hui : Geschichte einer homosexueln Bewegung 1897-1922 [Mémoire : Célébration du 25 ans de la première organisation LGBTI (1897-1922)]. Traduit par Lombardi-Nash, Michael. Berlin : Manuscrits d'Uranium (publié en 2023). pp. 62-63.
↑ a et b(en) Heike Bauer, The Hirschfeld Archives: Violence, Death, and Modern Queer Culture, Temple University Press, (ISBN978-1-4399-1433-5, lire en ligne).
↑ a et bHirschfeld, Magnus (1896). Sappho et Socrate : Comment expliquer l'amour des hommes et des femmes aux personnes de leur propre sexe ? [Sappho et Socrate : Comment expliquer l'amour des hommes et des femmes aux personnes de leur propre sexe ?]. Traduit par Lombardi-Nash, Michael. Berlin : Manuscrits d'Urania (publié en 2019).
↑F. Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), Paris, Seuil, 2000.
↑Hans P. Soetaert et Donald W. McLeod, « Un Lion en hiver : Les Derniers jours de Magnus Hirschfeld à Nice (1934-1935) » dans Gérard Koskovich (éd.), Magnus Hirschfeld (1868-1935) : Un Pionnier du mouvement homosexuel confronté au nazisme (Paris : Mémorial de la Déportation homosexuelle, 2010).
Florence Tamagne, « La Ligue mondiale pour la réforme sexuelle : La science au service de l’émancipation sexuelle ? », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 22, , p. 101–121 (ISSN1252-7017, DOI10.4000/clio.1751, lire en ligne, consulté le )
Agathe Bernier-Monod, « L'Institut de Magnus Hirschfeld et le féminisme », dans Farges, Patrick, Saint-Gille, Anne-Marie (dir.), Le premier Féminisme allemand (1848-1933). Un mouvement social de dimension internationale, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2013, p. 147-156
Gilles Tréhel, « Magnus Hirschfeld (1868-1935) et la femme soldat », Topique, no 125, 2013, p. 125-137.
Gilles Tréhel, « Magnus Hirschfeld, Helene Deutsch, Sigmund Freud et les trois femmes combattantes », Psychothérapies, 2015/4 (Vol. 36), p. 267-274.
Brandy Schillace, « Magnus Hirschfeld et son institut pionnier pour les transgenres », Pour la science, no 531, , p. 74-79
Gianpaolo Furgiuele, « L’héritage de Magnus Hirschfeld, icône gay, pionnier de la sexologie moderne et des droits LGBT +», Libération, 17 mai 2025
Gianpaolo Furgiuele, Magnus Hirschfeld. Père oublié de la sexologie. Préface de Philippe Brenot, CahiersPsy, Marseille, 2025.