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Ghazal

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Le ghazal, gazel ou gazal (en persan : غزل) est un genre littéraire originaire de la poésie arabe puis florissant en Perse aux XIIIe et XIVe siècles. On le retrouve ensuite en Inde et en Asie centrale, et il est surtout répandu en Turquie et en Asie du Sud contemporaines[1]. Le genre est parfois comparé au sonnet occidental pour son aspect classique.

Le ghazal est un poème d'amour. Il se compose le plus souvent de cinq à quinze couplets indépendants mais liés par un thème et des éléments de vocabulaire. Ses thèmes principaux sont l'amour et la séparation.

Le ghazal est porté en musique dans le style de la musique persane, notamment avec des poèmes de Rûmî interprétés par exemple par Shahram Nazeri. Dans ce cas, ils n’ont qu’un couplet et sont parfois chantés en rythme syncopé. On les retrouve dans tout le monde musulman ayant adopté le système du maqâm et ils prennent la forme de thumri en Inde.

Un ghazal est un poème d'amour[2], que cet amour soit source de souffrance ou de bonheur[3]. Le sujet de cet amour peut être Dieu, tout l'univers, ou une personne en particulier. Il ne dévoile pas forcément qui son sujet est et si le sujet est humain, son genre n'est pas toujours révélé, la langue de rédaction n'ayant pas forcément de genre grammatical[2].

La question de l'identité du sujet se pose notamment pour les poèmes de Hafiz de Chiraz[4] ou pour Alisher Navoiy dont l'œuvre est très empreinte de symbolisme soufi[5].

Le ghazal est un poème composé de plusieurs distiques ou shers. Il inclut 5 à 15 distiques, chacun contenant un mot ou groupe de mots répété[6].

Les distiques ne sont pas forcément liés entre eux[2]. Chaque sher doit être autonome des autres shers : le poème est souvent comparé, avec cette structure, à un collier de perles où chaque perle a une valeur propre[5]. C'est ce qu'on appelle la forme dispersée du ghazal. Mais on trouve aussi des ghazals dans lequel le poème forme un tout, chaque sher est relié au précédent et au suivant. Le ghazal lyrique traite tout au long du poème du même thème, chaque sher l'abordant selon un angle différent[7].

Traditionnellemnt, les deux lignes du premier distique finissent avec le même mot, ou au moins une rime. La deuxième ligne de chaque distique suivant finit aussi de la même façon[2].

Dans le dernier distique, l'auteur du poème « signe » son travail avec son nom ou une allusion à son identité[2].

Mais nombreux sont les poètes qui prennent des libertés concernant ces contraintes.

Exemple :

Je suis rentré dans la maison comme un voleur
Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs                  au fond de la nuit
J’ai retiré mes vêtements tombés à terre
J’ai dit pour un moment à mon cœur de se taire                  au fond de la nuit
Je ne me voyais plus j’avais perdu mon âge
Nu dans ce monde noir sans regard sans image                  au fond de la nuit...
- Louis Aragon, Gazel du fond de la nuit (extraits) - le Fou d'Elsa, 1963,

Origines arabes

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Le ghazal apparaît dans la poésie arabe[2] vers le VIe siècle, notamment dans la poésie bédouine comme la qasida[3]. Le genre commence à se constituer à partir du VIIIe siècle avec le travail de Al-Arji et de Ibn Abdallah al-Udhri Djamil[3]. Vers la fin du même siècle, Bachchâr ben Bourd, Abbas Ibn al-Ahnaf et Aboû Nouwâs continuent à développer le ghazal[3].

Il atteint son épanouissement dans la poésie persane du XIIIe siècle et XIVe siècle[7].

Poésie persane

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Le poète Sa'di lui donne ses premières lettres de noblesse au XIIIe siècle[4]. Ce genre poétique devient alors très prisé dans le monde persan, y prenant une place similaire à celle du sonnet en Europe[8] et prenant la structure qu'on lui connaît aujourd'hui[3], dont sa longueur de 5 à 15 distiques et sa signature en fin de poème[3].

Au XIVe siècle, Hafez de Chiraz compose des ghazals qui deviennent classiques et sont appréciés de poètes occidentaux, dont Johann Wolfgang von Goethe[4].

Extension en Asie centrale

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Le ghazal se répand en Asie Centrale et en Inde au gré des invasions.

Le genre arrive en Turquie avec Yunus Emre au treizième siècle, puis s'y étend avec Fuzouli, Namık Kemal et Ziya Pacha[3].

Au XVe siècle, le poète ouzbek Alisher Navoiy produit les premiers ghazals en ouzbek et contribue à donner à cette langue ses premiers écrits littéraires.

Poésie ourdoue

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Au XVIIIe siècle et XIXe siècle, c'est un genre prisé chez les musulmans du nord de l'Inde, surtout autour de Delhi et Lucknow[9]. Le genre existe en Asie du Sud dès le seizième siècle[9].

Le poète Mirza Ghalib est un représentant de ce genre littéraire. Il écrit en ourdou des ghazals au vocabulaire érotique et charnel[réf. souhaitée].

Le poète ourdou Maulana Hali (1837-1914) modifie la forme du ghazal pour le rendre plus accessible à l'auditeur[réf. souhaitée].

Mirza Ghalib, Asghar de Gondwana et Mohamed Iqbal lui donnent une forme plus intellectuelle dans la poésie ourdoue[3].

Au vingtième siècle, alors que la poésie ourdoue classique tombe en désuétude en Inde, le mouvement pan-islamique et nationaliste pakistanais marque un nouvel essor du ghazal, notamment dans le Pendjab[9].

Adaptations dans le monde occidental

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L'Europe prend connaissance de cette forme de poésie grâce aux traductions en latin et en allemand. Goethe célèbre le ghazal dans une traduction du Diwan de Hafez. Friedrich Rückert, s'inspirant de Hafez, utilise le ghazal dans ses œuvres[10]. August von Platen (1796-1835) fait paraître en 1823 deux livres de Ghasels[11] dont certains sont mis en musique par Schubert et font partie de ses Lieder[réf. souhaitée].

Le ghazal est pratiqué au XXe siècle par des poètes comme Agha Shahid Ali, américain originaire du Cachemire, qui contribue à populariser le ghazal aux États-Unis ou chez Mimi Khalvati, poète anglo-iranienne. Marilyn Hacker le pratique également[12].

Le ghazal est parfois rédigé de façon différente dans d'autres langues que celles d'origine. De la même façon que les haikus, les règles formelles ne donnent pas le même résultat dans toutes les langues. En anglais, par exemple, il est beaucoup plus difficile de finir chaque couplet par la même locution, ce qui est bien plus simple en ourdou, en farsi et en arabe, dont la syntaxe suit le modèle sujet-complément-verbe ; dans une syntaxe de type sujet-verbe-complément, il est beaucoup plus percutant de commencer les distiques avec la même expression[8]. Certains auteurs et traducteurs adaptent donc leur travail pour s'appuyer sur des rimes embrassées ou répéter des locutions à d'autres emplacements dans les couplets[2][8].

Genre musical

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Le ghazal se prête toujours à une interprétation musicale. Il est simple et rythmé, devant être facile à mémoriser et à répéter[2].

Le caractère même du ghazal, le fait qu'il peut chanter l'amour mais aussi posséder une dimension mystique, le glissement qu'il permet d'opérer entre le profane et le sacré, le prédispose à être porté en musique, celle-ci complétant la musicalité de l'œuvre. C'est pourquoi le ghazal a donné naissance à un genre musical dont ses représentants sont nombreux tant en Iran qu'en Inde ou en Afghanistan.

Interrogée sur la différence entre le ghazal afghan et le ghazal indo-pakistanais, la chanteuse afghane Ustad Mahwash (en) précise que la différence des deux langues (ourdou, persan), les différences de grammaire musicale et tout simplement les instruments utilisés contribuent à rendre ces styles différents mais néanmoins frères[13]. Le ghazal d'inspiration iranienne s'appuie sur un système de modulation spécifique de la musique arabe le Maqâm et celui d'origine indienne se place dans le cadre mélodique des râgas. Les instruments favoris du ghazal indien sont le sitar et le tanpura. Shams, groupe de musiciens d'origine afghane, utilisent le robab, les tablâs, la flûte traversière proche du Bansurî et même le saxophone[14].

Destiné à accompagner et prolonger le texte, le ghazal musical peut aussi devenir une œuvre musicale à part entière. En mélangent le sitar de l'indien Shujaat Husain Khan et le kamânche du musicien iranien Kayhan Kalhor, le groupe Ghazal crée un univers musical spécifique et démontre que, par delà leurs différences, il existe une certaine unité entre ces couleurs différentes de ghazal[15].

Notes et références

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  1. David Jalajel, « A Short History of the Ghazal » [archive du ], sur The Ghazal Page Journal (consulté le )
  2. a b c d e f g et h (en) Shelley Fairweather-Vega, « A note on the Ghazal form », dans Hamid Ismailov, We Computers, , p. 4-7
  3. a b c d e f g et h Éditions Larousse, « ghazal - LAROUSSE », sur www.larousse.fr (consulté le )
  4. a b et c Mohammad Hassan Rezvanian, Hafiz de Chiraz - Sa'di, Encyclopaedia Universalis
  5. a et b Alisher Navoiy (trad. et adaptation Mourodkhon Ergashev et Jean-Jacques Gaté. Présentation de J.J. Gaté), Gazels, Éd. Géorama, 2007, 72 p. (ISBN 978-2-915-00222-5)
  6. (en) Alexandra Pecharich, « Never heard of a ghazal? You’re not alone. Meet this ancient form of poetry », sur FIU News (consulté le )
  7. a et b Alisher Navoiy, Gazels, Présenté et traduit par Mourodkhon Ergashev et Jean-Jacques Gaté - Présentation de Mourodkhon Ergashev
  8. a b et c (en) Anthony Madrid, « What Goes Wrong When We Write Ghazals in English by Anthony Madrid », sur The Paris Review, (consulté le )
  9. a b et c (en) Ghazal sur l’Encyclopædia Britannica
  10. « La Passion des Poèmes :: Le coin de la technique :: Texte introuvable », sur www.lapassiondespoemes.com (consulté le )
  11. August von Platen (trad. de l'allemand), Ghasels, traduction de Michèle Rey, Cassaniouze, ErosOnyx éditions, , 144 p. (ISBN 978-2-918444-08-4)
  12. Florence Trocmé, Le ghazal, sur Poezibao, le journal permanent de la poésie
  13. Ustad Mawash - Ghazals Afghans, Interview de Ustad Mawash sur Bassirat.net
  14. Entretien avec Massoud Raonaq - Centre des Musiques Traditionnelles en Rhône-Alpes
  15. Mondomix.Ghazal